Le TNM hérite des droits d’auteur de Réjean Ducharme

«C’est la première fois qu’un auteur fait un don semblable à un lieu culturel», a estimé Lorraine Pintal mardi.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «C’est la première fois qu’un auteur fait un don semblable à un lieu culturel», a estimé Lorraine Pintal mardi.

Réjean Ducharme et le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) sont fortement liés depuis la création, en janvier 1970, du Marquis qui perdit. La mort de l’écrivain en 2017 n’a pas mis fin à cette longue histoire. Au contraire, les voilà unis pour l’éternité. Le monument de la littérature québécoise a décidé de faire du TNM son héritier, auquel il a légué ses droits.

C’est par la voie de son testament que l’auteur fantôme a exprimé ce souhait. Selon les documents du théâtre montréalais, qui tenait mardi une conférence de presse pour en faire l’annonce, le legs concerne les « droits d’auteur et de parolier sur les oeuvres déjà publiées, jouées ou enregistrées, à l’exclusion des autres écrits ». Le TNM recevra en don les revenus tirés de la vente, représentation ou reproduction des oeuvres littéraires, ce qui exclut l’oeuvre plastique que l’écrivain signait du pseudonyme Roch Plante.

« C’est la première fois qu’un auteur fait un don semblable à un lieu culturel, estime Lorraine Pintal, directrice artistique du TNM. Nous devenons les héritiers de Réjean Ducharme en matière de romans, pièces de théâtre et chansons. C’est avec beaucoup d’émotion qu’on a accueilli cette nouvelle. »

Pour la femme de théâtre, elle-même metteure en scène de la dramaturgie de Ducharme — Ha Ha !… en 1990, Ines Pérée et Inat Tendu en 1991 —, ce don est autant « un signe de confiance » qu’une « grande déclaration d’amour pour les artisans et le public ». « Chaque fois qu’on présente un Réjean Ducharme, on est assuré d’un immense succès », affirme celle qui a aussi adapté pour la scène L’hiver de force, en 2001, avec l’approbation de l’écrivain.

Responsabilités partagées

En tant qu’héritier de l’immense oeuvre littéraire, le TNM se battra pour que Ducharme soit joué et rejoué tant sur ses planches qu’ailleurs. Il n’est pas question, selon ce qui a été exprimé mardi, que l’établissement de la rue Sainte-Catherine en garde l’exclusivité.

« On fait en sorte que cette parole soit à nouveau entendue, qu’elle soit chantée par ceux et celles qui auront envie de suivre la trace de Robert Charlebois, de mettre en musique ses poèmes. [On souhaite] que ses romans soient réédités, republiés et que le lectorat continue à grossir. On veut que le rayonnement de Réjean Ducharme ne tarisse jamais. »

Le TNM hérite des droits d’auteur, mais partagera la responsabilité de le faire rayonner avec les Amitiés ducharmiennes, un nouvel OBNL qui agira autant comme organisme ressource que comme chien de garde.

Des proches de Ducharme et de sa compagne Claire Richard, elle aussi décédée, en 2016, y oeuvreront, dont Rolf Puls, la voix chez Gallimard de l’écrivain, et Monique Jean, responsable de la succession et exécutrice littéraire, tous deux présents au TNM.

Cadeau de la liberté

Pour Monique Jean, voisine et amie de longue date du couple Ducharme-Richard, le legs au TNM est sa manière de redonner ce qu’il a reçu. Six fois, une par décennie pratiquement, il aura été joué entre ces murs.

« Étant un homme de l’ombre, ce qu’il voulait, c’est qu’on entende ses mots. Ses pièces, ses romans, c’est sa façon d’être avec les gens », estime celle qui aura à approuver ou non les licences liées aux écrits de Ducharme.

« Si quelqu’un veut prendre L’avalée des avalés pour représenter une bière, on dira non », explique-t-elle.

Les Amitiés ducharmiennes, fondées sur son initiative, se donnent la mission de remplacer Claire Richard, qui agissait comme une courroie de transmission entre l’auteur du Nez qui voque et le public. Le groupe d’experts veillera sinon à ce que l’esprit ducharmien soit respecté, y compris à l’égard de sa vie privée.

« Réjean nous a fait cadeau de mots, mais aussi de sa rigueur et de sa détermination dans la recherche de la liberté, commente Monique Jean. Ce qu’il nous a appris, ce qu’il m’a appris, c’est la liberté. Et la rigueur qu’il a mise à dire non. Il nous laisse une posture, des mots, l’imaginaire et la prise de la liberté. »

Dans l’énoncé qui résume le legs attribué au TNM, il y a la mention « à l’exception des autres écrits ». Il s’agit, selon Monique Jean, des journaux, calepins et manuscrits de l’écrivain.

« Combien de boîtes ? On est en train de les faire », répond-elle. Une fois amassé, le lot sera envoyé à Bibliothèques et Archives Canada, détenteur du fonds Réjean Ducharme depuis 1986.

Salle Réjean-Ducharme

Le TNM a profité de la divulgation du legs Ducharme pour annoncer que la deuxième salle de répétition sera baptisée au nom de cette grande figure artistique.

La salle Réjean-Ducharme est encore à bâtir, mais il est prévu qu’elle soit inaugurée en octobre 2021, à l’occasion du 70e anniversaire de l’institution.

[On souhaite] que ses romans soient réédités, republiés et que le lectorat continue à grossir. On veut que le rayonnement de Réjean Ducharme ne tarisse jamais.

Sans pouvoir le confirmer, Lorraine Pintal aimerait l’inaugurer avec le retour montréalais du spectacle L’avalée des avalés, qu’elle a créé à partir du roman de 1966. D’abord mis en lecture au Festival international de la littérature, en 2016, le spectacle a pris de l’envergure et circulera en France dès cet été au off-Festival d’Avignon, puis en tournée européenne dès décembre.

Dans son testament, Réjean Ducharme demande à ce que ses romans demeurent à l’état roman. L’avalée des avalées, pour lequel il aura donné son approbation, aura été le dernier. Avec son approbation et une condition : que ça se fasse dans une petite salle.

Le TNM n’a pas encore décidé par contre en quoi seront investies les sommes qui découleront des droits d’auteur. Assurément vers la création, promet Lorraine Pintal, peut-être dans la constitution d’une nouvelle bourse.