Michel Marc Bouchard en terre brésilienne

Le dramaturge Michel Marc Bouchard salue l’audace du metteur en scène Rodrigo Portella.
Photo: Valerian Mazataud Le devoir Le dramaturge Michel Marc Bouchard salue l’audace du metteur en scène Rodrigo Portella.

Depuis 20 ans, traduit en une quinzaine de langues, Michel Marc Bouchard est certainement l’un des dramaturges québécois les plus joués dans le monde. Malheureusement, pour des raisons financières et logistiques, pas un seul de ces nombreux spectacles n’a visité le Québec. Une situation qui est sur le point de changer puisque le Festival TransAmériques (FTA) se prépare à accueillir Tom na Fazenda, une relecture de Tom à la ferme mise en scène dans la boue et le sang par le Brésilien Rodrigo Portella.

Attablé au Café Reine garçon, sympathique établissement de la rue Duluth Est nommé en référence à la pièce qu’il consacra en 2013 à Christine de Suède, Michel Marc Bouchard avoue qu’il a chaudement recommandé le spectacle brésilien, d’ailleurs bardé de prix, à Martin Faucher, directeur artistique du FTA. « C’est la première fois que j’osais faire ça. C’est que je trouvais que la production cadrait parfaitement dans le contexte du FTA. À partir d’une pièce qui peut être jouée de manière tout à fait naturaliste, Portella signe un spectacle qui ne l’est pas du tout. »

Le Brésilien en propose une relecture tellurique, qui a littéralement changé le regard que porte aujourd’hui le dramaturge québécois sur sa propre pièce. « Dans un environnement qui n’a rien à voir avec un décor, dans le sens où tout s’appuie sur la musique, l’éclairage et la matière, sa mise en scène est truffée de bonnes idées, des apports qui me semblent tellement cohérents que je ne comprends pas comment j’ai pu ne pas y penser en écrivant. »

On dit que le spectacle est éminemment physique, que la danse y occupe un rôle prépondérant, ce que confirme Michel Marc Bouchard. « En servant une dramaturgie qui est tout de même assez psychologisante, le spectacle donne aux corps une expressivité peu commune. Ça permet bien entendu de traduire le désir, la sensualité et la violence qui circulent entre Tom et Francis, mais aussi de donner à voir et à ressentir par le corps, je dirais même de révéler d’autres états, comme cette sorte de folie dans laquelle Tom s’enfonce peu à peu. »

Il semble que les comédiens, qui se sont d’ailleurs plusieurs fois blessés au cours des quelque 140 représentations qui ont eu lieu depuis la création en mars 2017, s’exécutent avec beaucoup de précision, mais sans retenue, se débattant furieusement avec les éléments, s’élançant dans l’eau et la terre. Le genre de débordements dont la majorité des scènes montréalaises, il faut bien le reconnaître, se tient plutôt loin.

« J’ai hâte de voir ce qui va émaner de la présentation du spectacle à Montréal, avoue l’auteur. J’espère que ça va déclencher un dialogue avec le milieu, inciter certains metteurs en scène à approcher les textes contemporains avec la même liberté que les pièces de Shakespeare ou de Tchekhov. »

Portée politique

Depuis sa création en 2011 par Claude Poissant, au Théâtre d’Aujourd’hui, Tom à la ferme a connu quelque 25 productions, un chiffre que le film de Xavier Dolan a certainement contribué à faire croître. « Il y a des endroits dans lesquels les artistes prennent des risques qui dépassent le théâtre, explique Michel Marc Bouchard. Je pense à Caracas, au Venezuela, où les gais sont fortement stigmatisés. Ou encore à Kiev, où la pièce a été jouée sous haute surveillance policière, à cause de la menace homophobe de l’Église orthodoxe et des mouvements d’extrême droite, mais dans laquelle plusieurs observateurs ont aussi reconnu le rapport sadomasochiste que l’Ukraine entretient avec la Russie. »

Récemment, une compagnie d’Ankara, en Turquie, a même décidé, à cause de l’actuel climat sociopolitique au pays, de ne pas produire Tom à la ferme, poursuit le dramaturge. « Tout cela pour dire que la pièce possède toujours une charge politique, mais qu’elle est lue de manière différente d’un pays à l’autre. »

Pour Armando Babaioff, le comédien qui joue le personnage de Tom, mais qui a également traduit le texte, transposé l’action au Brésil et fait en sorte que le spectacle y soit produit, présenter Tom à la ferme à Rio de Janeiro relevait de l’urgence. « Au Brésil, rappelle Bouchard, les meurtres homophobes atteignent un nombre record. En mars dernier, la conseillère municipale Marielle Franco, une femme de 38 ans, noire, lesbienne et issue des favelas, engagée contre le racisme et la violence policière, a été assassinée, criblée de balles. En ce sens, cela ne fait pas doute, le spectacle revêt une signification particulière, une portée politique. »

Gageons qu’il en sera de même pour la prochaine production de la compagnie, alors que celle-ci renouera avec l’univers de Michel Marc Bouchard en empruntant cette fois Le chemin des passes-dangereuses.

Tom na Fazenda

Texte : Michel Marc Bouchard. Traduction : Armando Babaioff. Mise en scène : Rodrigo Portella. Un spectacle de Galharufa Produções. À la Maison Théâtre, à l’occasion du FTA, du 1er au 3 juin. En portugais avec surtitres français et anglais.