«Kings of War»: dans les coulisses du pouvoir

En choisissant de rester au plus près de ce qui se trame dans les coulisses de la politique, le spectacle exprime avec une rare acuité la manière dont les puissants ont de toute éternité commis les pires abominations.
Photo: Jan Versweyveld En choisissant de rester au plus près de ce qui se trame dans les coulisses de la politique, le spectacle exprime avec une rare acuité la manière dont les puissants ont de toute éternité commis les pires abominations.

En 2010, avec Tragédies romaines, un premier triptyque shakespearien réunissant Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre, Ivo van Hove avait fortement impressionné les spectateurs exigeants du Festival TransAmériques. Avec Kings of War, une synthèse d’Henri V, Henri VI et Richard III, le metteur en scène belge établi aux Pays-Bas risque bien de laisser dans l’âme et le coeur des festivaliers une marque plus profonde encore.

À partir d’un matériau qui nécessiterait dans son entièreté une vingtaine d’heures de représentation, Ivo van Hove créa en 2015, avec 14 des exceptionnels comédiens de sa compagnie, le Toneelgroep Amsterdam, une production de quelque 240 minutes d’une limpidité absolue. En choisissant de rester au plus près de ce qui se trame dans les coulisses de la politique, dans ces antichambres où se prennent les plus graves décisions, mais aussi dans ces cellules familiales où s’accomplissent les plus grandes trahisons, le spectacle exprime avec une rare acuité la manière dont les puissants, isolés du monde, dévorés par le pouvoir, ont de toute éternité commis les pires abominations. Sous nos yeux, d’un couronnement à l’autre, d’un assassinat à l’autre, l’histoire se répète cruellement.

Ainsi, plutôt que sur les champs de bataille, c’est dans les recoins de l’appareil étatique que l’action se déroule, dans un espace intime qui se révèle éminemment politique. La scène prend tour à tour l’apparence d’un quartier général, d’une salle à manger, d’un salon et, finalement, d’un bunker. Alors que le mobilier et les costumes rappellent notamment les années 1960, quatre musiciens jouant des cuivres, et le talentueux contre-ténor Steve Dugardin, évoquent quant à eux la Renaissance et l’ère baroque. Autour de cet espace central doté d’un caractère intemporel des plus efficaces, des couloirs permettent aux personnages, scrutés par une caméra dont les images sont retransmises au-dessus de la scène, de mettre à exécution leurs terribles scénarios. Dans ses dédales immaculés, les pires gestes sont commis sans que rien nous échappe.

Admirablement, la représentation ne cesse de gagner en intensité. Après Henri V et Henri VI, des monarques imparfaits, certes, mais encore pourvus d’une certaine morale, Richard III atteint des sommets de méchanceté. Revanchard, complexé, puéril, le personnage, tout en étant porté par une rage qu’on serait tenté de qualifier de monstrueuse, n’en est pas moins humain. Doté d’une présence inouïe, Hans Kesting incarne le tyran avec des nuances fascinantes, osant même, par endroits, entraîner le spectacle dans un registre qui s’apparente au feuilleton télévisé. À la toute fin, quand Henri VII prend le trône, on voit poindre un rayon d’espoir, apparaître les prémisses d’une nouvelle manière de gouverner, un type de leadership fondé sur le bien commun dont notre époque a terriblement besoin.

Kings of War

Texte : William Shakespeare. Mise en scène : Ivo van Hove. Une production du Toneelgroep Amsterdam. Au Théâtre Denise-Pelletier, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 27 mai. En néerlandais avec surtitres français et anglais.