Entre cowboys et vieillards

«Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir» traite de la délicate question de la mort.
Photo: Olivier Bochenek «Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir» traite de la délicate question de la mort.

Parmi les quelque 11 pièces présentées pendant les 15es Coups de théâtre, la diversité et la singularité dominent. Retour ici sur deux pièces signifiantes.

Un homme — Miguel Fiol — et une femme — Sarah Anglada — entrent sur scène par le quatrième mur. Frondeurs, ils se retournent et observent en silence les jeunes, lancent quelques sourires ici et là, prêts à s’amuser ferme avec ce public déjà très agité. Mais à peine arrivés, ils quittent la salle par une porte qui donne sur la rue. Un fou rire contagieux et nerveux se répand rapidement à Espace Libre jusqu’à ce qu’ils reviennent pour offrir une prestation scénique très physique.

Avec Yi-Ha, la compagnie catalane Los Moñekos laisse place à une lutte dansante entre ces deux comédiens qui s’affrontent, s’amusent, se tiraillent dans une ronde corporelle des plus enlevante. Animés par une force et une endurance impressionnantes, Fiol et Anglada mettent en scène ces joutes de cowboys sans foi ni loi avec humour et grande complicité. Le duel auquel ils se livrent est par ailleurs ponctué de quelques bruits, de cris, de hennissements, de galops évoquant avec habileté l’univers qui les habite. Habituée à jouer dans la rue, à faire fi des cadrages, la troupe occupe non seulement toute la scène, mais adore en sortir, jouer à l’extérieur des lignes, ce qui crée une interaction franche et directe avec le public. D’ailleurs, il n’y aura pratiquement aucune parole pendant la pièce, sinon ce petit interlude pendant lequel Anglada s’adresse aux jeunes et lance dans un français clair : « Il ne meurt jamais quand même ! Et vous ? Ça va ? » Elle prendra une petite pause sur le dos de Fiol, sans aucune considération pour son bien-être, causant ainsi l’hilarité dans la salle.

Si le duo saisit par sa force et sait capter l’attention des jeunes, ces derniers semblaient plus excités par les corps à corps des danseurs, les poses parfois subjectives, que par l’ensemble du spectacle. Des cris, des rires, des « ohhhh non ! » bien sonnés se sont fait entendre au moment où les danseurs, transformés momentanément en « oiseau-chapeau », mimaient la reproduction de l’espèce. Enfin, si le public de préadolescents a semblé parfois gêné, il a néanmoins été réceptif au spectacle, impressionné par le talent du duo qui a réussi à le garder captif jusqu’à la toute fin.

Mourir ? OK, mais pas maintenant.

Ernest, Stanislas et Désiré, trois vieux amis, coulent des jours heureux mais sans surprise, jusqu’à ce matin où la boîte aux lettres leur apporte une nouvelle. « Toutes les journées ont été utilisées. Ça ne sert plus à rien, c’est le dernier jour de votre vie », leur apprend la missive. D’abord stoïque devant la nouvelle, le trio se prend d’un rire nerveux, puis décide d’ignorer le contenu de cette lettre. « Nous n’avons pas le temps de mourir […] Nous n’allons pas mourir du tout, nous allons vivre éternellement », lancent les trois vieillards, chiffonnant le papier, décidant de le renvoyer à son auteur.

Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir, un texte écrit par Suzanne Van Lohuizen, paru aux Éditions de l’Arche en 2006 et traduit du néerlandais par Marijke Bisschop, aborde avec beaucoup de sensibilité, d’humour aussi, la délicate et philosophique question de la mort. Ces trois personnages usés par le temps se questionnent sur ce moment fatal, tentent de le repousser en se rappelant des souvenirs, tout en étant intrigués par la Faucheuse : « La mort, c’est un homme en manteau noir. Il est tout en os », dira l’un. « La mort, ce n’est pas quelqu’un », lancera l’autre.

La fine mise en scène de Johanne Benoit ajoute par ailleurs à l’effet de sens. Installés dans un décor sobre, composé d’un lit, d’une table à thé et de plusieurs valises — signes de l’ultime voyage —, les personnages masqués nous transportent dans cette intimité où nous les accompagnons vers ce dernier coucher de soleil. Le jeu de lumière est particulièrement fort en fin de piste. Cherchant de quel côté aller, les vieux suivent un chemin lumineux qui les conduit vers le fond de la scène où, dos aux spectateurs, ils se rendent après avoir fait leurs adieux.

La pièce, à la fois drôle et touchante, est tenue à bout de bras par Vania Beaubien, Alexandre L’Heureux et Isabel Rancier, qui jouent avec justesse et tendresse derrière des masques, ce qui permet d’établir une certaine distance entre le sujet et le public. Ce dernier était d’ailleurs sous le charme de ces pépés attachants et débordants de vie, même au-delà du chemin.

Yi-Ha
Texte : Enric Àlvarez et Los Moñekos. Idée et mise en scène : Los Moñekos. Avec Sarah Anglada et Miguel Fiol. Musique de Filastine, Major Lazer. Une production de Los Moñekos, en collaboration avec La Caldera/Les Corts, Castillo de las Artes, C.C. Barceloneta, Centre Ca Ses Monges.

Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir
Texte : Suzanne Van Lohuizen. Mise en scène : Johanne Benoit. Avec Vania Beaubien, Alexandre L’Heureux et Isabel Rancier. Scénographie : Pierrick Fréchette. Une production du Théâtre du Frèt, en collaboration avec le Théâtre Ciel Ouvert.