Agir sur le monde avec «Cardamone», du dramaturge Daniel Danis

La façon d’écrire du dramaturge Daniel Danis vient de son enfance à Rouyn-Noranda où, vivant dans une famille aimante mais dysfonctionnelle, il se souvient avoir eu faim et trouvé les moyens pour apaiser son malaise.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La façon d’écrire du dramaturge Daniel Danis vient de son enfance à Rouyn-Noranda où, vivant dans une famille aimante mais dysfonctionnelle, il se souvient avoir eu faim et trouvé les moyens pour apaiser son malaise.

En plein coeur des Coups de théâtre, le dramaturge Daniel Danis, présente une toute nouvelle création, une pièce en apparence sombre, mais portée par une aura tout aussi lumineuse que le sont ses personnages.

Cardamone raconte l’histoire d’une adolescente du même nom qui prend la route de l’exil pour fuir un pays en guerre avec une fillette sans nom. « Cette petite trouvée en chemin est de plus en plus malade, et sera un peu le reflet ou une sorte de miroir à la fois de Cardamone, de sa voix intérieure, et de la guerre qui la contamine, la maltraite, la rend maladive. Sur son chemin, elle rencontre Curcuma, un jeune homme flamboyant, qui va l’initier à une sorte de légèreté, à l’amour et lui montrer qu’au bout du chemin il y a toujours la lumière », résume Daniel Danis, joint par Le Devoir juste avant qu’il ne s’envole pour Bagnolet, en France, où était présentée cette pièce en grande première.

Cette thématique de l’exil, de la marche vers l’avant, est intimement liée à l’écriture de Danis, sensible au déplacement parfois forcé des enfants, du moins dans ses pièces écrites pour le jeune public. « Déjà dans mon premier texte, Le pont de pierres et la peau d’images, je racontais l’histoire de deux enfants confiés à un homme qui les amenait vers un pays sans guerre. Là, ils devenaient esclaves dans une usine de papier, mais réussissaient à se sauver et à refaire un pays ».

Il y a dans cette idée de la fuite un grand besoin de raconter le monde aux jeunes, de leur parler de leur vulnérabilité tout en insufflant cette idée d’ouverture à l’autre. « Dans un monde où les conflits sont nombreux, où la pauvreté continue de gagner du terrain, ceux qui écopent sont souvent les enfants. Bien sûr, les parents tentent de les protéger, mais ils sont vulnérables, ils sont au début de leur vie. Ils sont démunis. Dans différents pays, il y a plein d’enfants qui vivent la guerre dans leur propre maison. Ça se répercute à l’école, dans la rue, avec leurs amis. Le malaise commence jeune », raconte l’auteur.

Être empathique à l’autre et trouver une manière de l’accueillir, s’inscrit au coeur de son propos. « Ces problèmes-là, j’en parle rarement dans mes projets de théâtre pour adultes parce que je trouve que c’est un peu parler dans le vide. J’adore parler aux jeunes de situations qui augmentent leur connaissance, leur volonté de se responsabiliser par des petits gestes ».

La langue comme échappatoire

Si l’auteur de Rosépine est toujours investi d’une volonté de raconter la mort, la guerre, les conflits, la charge poétique inscrite dans son oeuvre, encore ici dans Cardamone, est symbole d’espérance pour les enfants. Comme si, dit-il, « l’échappatoire ou la grande résultante de ces enfants, c’est de se sortir du pétrin par l’imaginaire et par la langue. C’est leur force, leur arme de combat contre les difficultés de l’existence ».

Cette façon d’écrire lui vient de son enfance à Rouyn-Noranda où, vivant dans une famille aimante mais dysfonctionnelle, il se souvient avoir eu faim et trouvé les moyens pour apaiser son malaise. « Quand on est enfant, on absorbe le monde complètement. Il nous traverse. Et après on a toutes sortes de réactions pour se protéger de lui. »

Pour Danis, la poésie, la force des images a été cette façon de se défendre. « Quand est arrivé le chemin de l’écriture pour enfants, je suis allé puiser dans cette intimité. A posteriori, on regarde ça et on se rend compte que la manière de s’en sauver, c’est en faisant des gestes qui sont constructifs, qui nous sortent de la misère. On vise plus haut, on rêve plus grand. C’est ça qui m’a sauvé. Rêver par la langue, les images qui nous entraînent ailleurs, qui nous extraient de la misère. »

Avec Cardamone, à l’instar de ses autres créations, Danis poursuit cette volonté de dire aux jeunes que, malgré le malheur, ils ne sont jamais victimes de leur propre pensée. « Ils peuvent agir sur la misère, sur quelque chose qui leur fait mal. Être capables de choisir par le coeur et de penser par la tête sans être avalés par l’émotion. Et c’est par la langue qu’on arrive à faire ça », ajoute-t-il.

« Quand Cardamone rencontre la guerre, elle se bat un peu contre nos démons, ceux qui nous poursuivent, contre lesquels on doit se battre pour être victorieux. Elle agit sur le monde. Tous mes personnages jeunes publics agissent sur le monde. Ils font des gestes et c’est ce qui fait avancer, même si parfois c’est a contrario. Ils passent par la difficulté, mais toujours dans l’espoir et dans cette volonté de rêver à meilleur. »

Texte : Daniel Danis. Mise en scène : Véronique Bellegarde. Interprètes : Julie Pilod, Julien Masson et Philippe Thibault. Une production de la compagnie Le Zéphir, 12 ans et plus. 23 et 24 mai à la Maison de la culture Frontenac.

Cardamone