«Au courant»: exister, là, maintenant

Depuis 2013, Kristien et Mark De Proost sont en tournée ensemble. «Il a septante-huit ans. Il joue bien, il a une bonne présence sur scène», dit la créatrice de son père et complice sur scène.
Photo: Mirjam Devriendt Depuis 2013, Kristien et Mark De Proost sont en tournée ensemble. «Il a septante-huit ans. Il joue bien, il a une bonne présence sur scène», dit la créatrice de son père et complice sur scène.

Lasse de l’image magnifiée que se donne l’humain sur les réseaux sociaux, l’auteure flamande Kristien De Proost investit l’envers de ce décor superficiel dans sa pièce Au courant présentée dès la semaine prochaine lors des Coups de théâtre.

Traduite de la pièce flamande Toestand, mot qui signifie « état », ou plus largement une façon d’être, Au courant est en fait une pièce autobiographique singulière de l’artiste, qui porte un regard franc sur notre façon d’être et d’exister. Jointe par Le Devoir, De Proost explique que c’est avant tout un spectacle sur la condition humaine, conçu comme un autoportrait. « J’essaie de me présenter le plus objectivement possible dans le temps présent. Il y a dans le texte des petits bouts d’information sur ma jeunesse, mais le but n’est pas de raconter une histoire, c’est vraiment un état sur le moment présent, celui d’être heureux, d’exister tout en étant capable de se rendre compte que notre existence n’a pas de but. C’est une idée qui me libère, de savoir que la vie a une fin. Ça m’aide à prendre la vie au jour le jour. »

Inspirée notamment des autoportraits réalisés par La Rochefoucauld et Lucian Freud qui, à leur façon, ont offert des représentations sincères et fragiles d’eux-mêmes, De Proost présente ce côté peu valorisé de l’humain, qu’elle dit pourtant lumineux et vrai. Dans une mise en scène qui joue de contrastes entre la surexposition, le self-liking — son nom apparaît en lettres d’or dans le décor —, et l’état qui nous confine dans une représentation figée de nous-mêmes, l’auteure et comédienne exprime les belles et les mauvaises facettes de l’humain.

« Installée sur un tapis roulant, je cours sur place pendant une heure. Ce que je voulais exprimer, c’est que c’est difficile de faire un autoportrait, de s’attraper soi-même, de se trouver. Je cours sur ce tapis d’où je ne peux m’échapper. Je suis limitée aussi. Et je dois continuer à courir. Il y a quelque chose qui me met en mouvement et qui m’empêche d’arrêter. Je voulais qu’on comprenne que l’humain n’est pas statique, mais mouvant, fluide », explique-t-elle.

Se libérer des carcans

Afin d’offrir une représentation fidèle d’elle-même, exempte de censure, De Proost s’est adjoint l’aide de quelques amis, professionnels, journalistes, pour lesquels elle devenait un sujet. « Je leur ai demandé de me poser des questions que je n’oserais me poser à moi-même. […] Le but était que je sois le plus sincère possible. S’il y a un message dans le spectacle, c’est ça : l’importance de montrer nos défauts, nos peurs, nos envies, et de partager ces émotions. C’est très soulageant pour moi de le faire et, paradoxalement, pendant que je joue, il y a toujours cette gêne, omniprésente. Je dis des choses que je ne dirais jamais autour d’une table, mais le faire là me soulage. »

La présence de son père sur scène ajoute à cet effet de réel, tout en participant à cette libération de soi. « J’ai beaucoup hésité à lui demander de jouer avec moi. Par pudeur, surtout. Parce que je raconte des trucs très personnels dans le spectacle, ça m’intimidait de jouer devant lui. Mais aujourd’hui, je suis contente de le lui avoir demandé. Ça a tellement changé notre relation. Grâce à cette intimité, justement, que l’on n’avait pas nécessairement avant. […] Je ne peux pas m’imaginer ce spectacle sans lui. »

De Proost partage ainsi son intimité parce qu’elle la juge universelle. La pièce créée en 2013 pour les adultes est aujourd’hui présentée aux adolescents, qui seront tout autant, sinon plus, interpellés par ce propos qui invite à laisser tomber les masques. « J’ai présenté le spectacle au festival Momix en France à des jeunes de 14 ans et je pense que ça fonctionne, parce que l’identité est un thème qui les préoccupe beaucoup. »

Les jeunes sont confrontés à cette société de l’image que les réseaux sociaux accentuent, voire encouragent. Ils sont « suivis », épiés, scrutés. « C’est très marrant que ce soit ce mot qui ait été choisi, d’ailleurs, pour signifier que l’on se fait de nouveaux amis sur les réseaux. Souvent, en tant qu’artiste, on vit des moments pendant lesquels on se sent appréciés, mais le sentiment peut devenir si grand que ça nous fige. C’est très superficiel et très éphémère. Tout comme la surexposition sur les réseaux. Et c’est à ces moments-là que je pense au fait que nous sommes là simplement pour être là. Sans plus. Je veux exprimer que, moi, je suis un humain, juste un humain, comme tout le monde. »

Quelques perles à signaler

Le festival fourmille de pièces prometteuses. Parmi elles, Je suis William, du théâtre musical où l’on découvre que le grand William Shakespeare a une soeur qui souhaite délaisser les corvées ménagères pour se lancer dans l’écriture (9 ans et plus). Avec Cardamone, Daniel Danis propose une plongée dans le monde de l’exil et de la solidarité (10 ans et plus). Enfin, pour les plus petits, L’enfant corbeau investit le thème de la différence avec cet oiseau qui grandit auprès des humains (5 ans et plus).

Au courant

Texte de Kristien De Proost, en collaboration avec Youri Dirkx et Peter Vandenbempt. Avec Kristien De Proost et Mark De Proost. Une production du Théâtre Tristero. Au Monument-National du 21 au 23 mai.