Monique Miller, à toutes les aubes

L'art demeure le pain quotidien de Monique Miller.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'art demeure le pain quotidien de Monique Miller.

Jouer dans une pièce d’Eugène Ionesco, Monique Miller ne l’avait pas fait depuis… « Cinquante ans ! Mais oui, Rhinocéros avec Jean Besré au printemps 1968 au TNM. Des têtes de rhinocéros étaient accrochées partout dans la salle. Où sont donc passées ces têtes ? » se demande la comédienne.

La voici attelée à une partition plus exigeante du maître de l’absurde : celle des Chaises, au même Théâtre du Nouveau Monde, cette fois aux côtés de Gilles Renaud sous mise en scène de Frédéric Dubois.

Sa mémoire proverbiale, elle l’a entretenue comme un muscle, mais répète sans relâche. Ici, les comédiens interprètent plusieurs rôles, ceux de deux vieux époux et des spectateurs fantomatiques conviés sur leur île.

J’aime la générosité de Gilles Renaud, son ardeur, sa curiosité. On est toujours meilleur avec un bon partenaire. Et puis, ça me permet de travailler avec Frédéric Dubois, qui a tant adapté Ionesco et peut prendre certaines libertés face à ses didascalies.

 

« Dans cette farce tragique, chacun essaie de se rattraper et de rattraper l’autre en créant un mystère, pour s’élever, pour atténuer les tensions, pour être capables de se supporter », explique-t-elle.

À son avis, il faut être fusionnels pour jouer Les chaises. « J’aime la générosité de Gilles Renaud, son ardeur, sa curiosité. On est toujours meilleur avec un bon partenaire. Et puis, ça me permet de travailler avec Frédéric Dubois, qui a tant adapté Ionesco et peut prendre certaines libertés face à ses didascalies. Ionesco trouvait fatigant de transporter toutes ces chaises, alors il suggérait de faire jouer la pièce par de jeunes comédiens, mais ce n’est pas si lourd… »
 

Une classe, une sensibilité, une précision de jeu, une passion vive : Monique Miller peut trimballer toutes les chaises du monde, apprendre des textes-fleuves et se démultiplier sur scène. La dame a le feu du diable. Par ici, ces derniers temps, Choinière, Molière, Shakespeare, Tremblay et Ionesco !

La nostalgie, Monique Miller n’aime guère, mais en voyant le « people » occuper tant de place, elle soupire : « Ça abrutit les gens. Et si on n’a pas été dans un téléroman la veille, les moins de 40 ans ne vous connaissent plus… » Au cours des décennies 1960 et 1970, le Québec s’ouvrait aux arts. « On me parlait dans la rue de mes téléromans, mais aussi du Soulier de satin de Claudel. C’était l’époque où Radio-Canada produisait de la culture… » Elle a tant aimé travailler auprès du réalisateur Paul Blouin à la télé. Louis-Georges Carrier, Marcel Dubé, Hubert Aquin au sommet de leur carrière furent pour elle d’autres guides. Se mettre en bouche du Lorca, du Musset, du Pirandello, du Roch Carrier aura affiné sa vision du monde.

L’art demeure son pain quotidien. Spectatrice assidue au théâtre, grande lectrice avec prédilection pour Proust, Dostoïevski, Hemingway, amoureuse du théâtre de Tchekhov, à l’écoute de Mozart, mais ouverte à toutes les modernités, Monique Miller.

Côté joual, côté Claudel

La première des douze fois qu’elle a joué sous la direction de Serge Denoncourt, c’était dans Vu du pont d’Arthur Miller au TPQ, en 1990. « Le père de Serge lui avait demandé : “Ça fait quoi, un metteur en scène ?” Il avait répondu : “Ça donne des notes…” “Tu ne vas pas donner des notes à Monique Miller ?” » Elle rit. « J’ai toujours suivi les jeunes metteurs en scène. »

La comédienne était entrée intimement dans la tribu Gascon par son mari François, régisseur, frère de Jean et de Gabriel. « Plus vous êtes en contact avec cette nourriture des artistes, plus vous vous enrichissez. J’ai été la compagne de Claude Léveillée, un des plus grands mélodistes du Québec. Il ne lisait pas la musique, mais sortait des choses d’une musicalité extraordinaire. »

 

La comédienne est reconnaissante à ses éclaireurs : « Jean-Louis Roux d’abord, grand timide que les gens trouvaient froid, mais qui fit travailler tant de Québécois au TNM. Il m’a fait jouer Claudel et incitée à lire les maîtres. Grâce à lui, j’ai parlé joual six mois avant l’avènement des Belles-soeurs de Tremblay, en 1967 au TNM dans une adaptation du Pygmalion de George Bernard Shaw. Le cockney de l’héroïne était traduit en joual, qui s’y prêtait parfaitement. »

De façon naturelle

Côté joual, Monique Miller jouera plus tard dans En pièces détachées de Tremblay et Albertine, bien sûr. Marcel Dubé lui aura d’abord offert d’immenses rôles populaires, avec sommet en 1953 dans Zone, pièce rebelle qui créa le choc.

À 17 ans, elle fut la belle Marie-Ange dans le film Tit-Coq de Gratien Gélinas (coréalisé avec René Delacroix), émouvante histoire d’un garçon illégitime séparé de sa promise par la guerre. Muriel Guilbault, morte un an plus tôt, avait tenu le rôle au théâtre.

Et son amoureux Claude Gauvreau connaissait bien Monique Miller. De fil en aiguille… « Gratien Gélinas avait 25 ans de plus que moi, mais il était sans âge à ce moment-là et la chimie fonctionnait entre nous. Je l’avais prévenu : si vous n’êtes pas gentil avec moi, je vais me mettre à pleurer. »

Elle aura connu bien des aubes. « J’étais là quand les choses débloquaient, mais ça se faisait de façon naturelle. Ainsi, en remplaçant Ginette Letondal, partie en France, pour le rôle de Marianne dans L’avare de Molière, dirigé par Jean Gascon. » La pièce fut la toute première production du TNM le 9 octobre 1951, événement fondateur. « J’ai vu pour L’avare Janine Sutto et Denise Pelletier courir partout. Elles avaient le trac, mais j’étais trop jeune pour le comprendre. Peu après, un soir de première, ce mouvement dans mon corps… Le trac ne m’a pas lâchée depuis. »

La télé est apparue en son adolescence. L’interprète de Cap-aux-Sorciers, de Septième nord et de Montréal P.Q. se projeta dans cette boîte-là aussi. Un regret : avoir refusé le rôle de Réjeanne Padovani dans le film de Denys Arcand, pour conflit d’horaire. « Mais Luce Guilbault y a été fantastique. »

Après ses débuts si prometteurs dans Tit-Coq, Monique Miller fut moins présente au grand écran que prévu. « À une époque, les cinéastes ne voulaient pas des acteurs de métier. » À l’affiche toutefois de Pour le meilleur et pour le pire de Claude Jutra, Jésus de Montréal d’Arcand, Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier, Saint-Martyr-des-Damnés de Robin Aubert. D’autres films suivront sans doute. Devant la passion qui l’anime, on lui prédit encore son lot d’audacieux défis.

Pas d’âge dans le métier

Être du bâtiment depuis plus de 70 ans, après avoir démarré à 11 ans dans les radioromans, c’est se voir coiffer d’une légende. Son père, radio électricien, s’appelait Arthur Miller, comme le dramaturge des Sorcières de Salem. Ça ne s’invente pas.

Dans sa famille à Rosemont, elle lisait le journal et écoutait la radio. Assez pour rêver d’entrer dans cette radio-là. « Enfant, j’ai beaucoup vécu avec des adultes. D’autant plus que j’avais besoin de cours particuliers, travaillant durant les heures d’école. »

Adulte, la pyramide s’est inversée. « Mes amis ont 25, 30 ans. Il n’y a pas d’âge dans mon métier. » En 2012, Sylvain Émard l’a fait danser à la 5e Salle de la Place des Arts. Pas d’âge non plus pour gambader.

Si loin, si proches, ses premiers cours chez madame Jean-Louis Audet, son professeur de jeu et de diction. « Elle m’a appris l’accent tonique, la pose de voix, la phonétique, la respiration. Et comme ses élèves auditionnaient, j’ai commencé de bonne heure à jouer pour la radio. Denise Pelletier et Janine Sutto ont si souvent interprété mes mères. Je les revois encore… »

Les chaises

Texte d’Eugène Ionesco. Mise en scène de Frédéric Dubois. Avec Monique Miller, Gilles Renaud, Jasmine Daigneault, Jean-François Guilbault, Alex-Aimée Martel, Rosalie Payotte. Une coproduction du TNM et du Théâtre des Fonds de tiroirs. Au TNM du 8 mai au 2 juin.