«Le tigre bleu de l’Euphrate»: dernier combat

Après s’être glissé dans la peau d’Énée, de Caligula et d’Achille, voilà qu’Emmanuel Schwartz se mesure à Alexandre le Grand avec maestria.<br />
 
Photo: Yanick Macdonald Après s’être glissé dans la peau d’Énée, de Caligula et d’Achille, voilà qu’Emmanuel Schwartz se mesure à Alexandre le Grand avec maestria.
 

C’est peut-être dans les seuls-en-scène, ambitieuses pièces d’orfèvrerie pour comédiens virtuoses, que le talent de Denis Marleau s’exprime le plus densément. De La dernière bande, avec Gabriel Gascon, jusqu’à Avant-garde, avec Dominique Quesnel, en passant par Ce qui meurt en dernier, avec Christiane Pasquier, et Jackie, avec Sylvie Léonard, le metteur en scène a démontré sa compréhension aiguë de l’espace, la grande précision de sa direction d’acteur et son indéniable intelligence du texte.

Cette fois, c’est Emmanuel Schwartz que le codirecteur de la compagnie Ubu jette dans l’arène, à n’en pas douter avec le consentement du principal intéressé, réputé pour son audace. Après s’être glissé dans la peau d’Énée, de Caligula et d’Achille, notamment, voilà que le comédien, dans Le tigre bleu de l’Euphrate, se mesure à Alexandre le Grand, roi de Macédoine, l’un des plus redoutables conquérants de l’histoire et certainement l’un des personnages les plus immortels de l’Antiquité.

Après avoir vaincu le terrible Darius, s’être emparé de Babylone et de Samarkand, après avoir érigé des villes et mis en place un colossal empire, l’homme devra, comme les autres, rencontrer la mort, mais non sans résister, non sans livrer avec elle son dernier combat.

Créée en 2005, portée par une recherche approfondie et une plume exceptionnellement agile, une langue aussi somptueuse que rythmée, la pièce de l’écrivain français Laurent Gaudé se déroule le 11 juin 323 av. J.-C., à Babylone, alors que le monarque, âgé de 32 ans, est terrassé par une fièvre qui va « libère[r] les odeurs et les sons dont [s]on corps s’est imprégné durant toutes ces années de voyage », nous faire voir et entendre, sentir et goûter « ces nuits de feu et d’écume [qui] sont inscrites en [s]a mémoire avec la beauté furieuse des cauchemars de fièvre. »

L’homme alterne les récits de conquêtes, descriptions épiques et sanguinolentes, et les adresses à la Mort, des confessions intimes qui expriment quelques certitudes, mais surtout des doutes et des regrets. « À l’instant de mourir, je pleure sur toutes ces terres que je n’ai pas eu le temps de voir. Je pleure sur le Gange lointain de mon désir. Il ne reste plus rien. Malgré les trésors de Babylone, malgré toutes ces victoires, je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère. […] Je serai bientôt l’une de ces millions d’ombres qui se mêlent et s’entrecroisent dans tes souterrains sans lumière. »

De cette partition vertigineuse, Schwartz se saisit avec maestria. Dans un espace immaculé, parcouru de projections vidéo, de paysages et de motifs qui accompagnent subtilement les étapes de son récit, le comédien évolue sur un lit et autour, emprunte les états de corps et de voix les plus contrastés, se glisse tout naturellement de la fureur à la vulnérabilité, de la soif de vengeance à l’empathie profonde.

L’écrin imaginé par le metteur en scène et ses concepteurs est sans failles, la direction d’acteur est à couper le souffle, la langue est souveraine et l’interprète est au faîte de son art. C’est ce qu’il est convenu d’appeler un rendez-vous au sommet.

Le tigre bleu de l’Euphrate

Texte : Laurent Gaudé. Mise en scène : Denis Marleau. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et d’Ubu, compagnie de création. Au théâtre de Quat’Sous jusqu’au 26 mai.