Prière d’allumer votre téléphone avant la présentation

Daniel Brière, Christian Vanasse et Alexis Martin craignaient certaines propositions des spectateurs. Au moment de l’entrevue, ils n’avaient pas encore reçu la compilation des répliques des internautes à intégrer durant le spectacle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Daniel Brière, Christian Vanasse et Alexis Martin craignaient certaines propositions des spectateurs. Au moment de l’entrevue, ils n’avaient pas encore reçu la compilation des répliques des internautes à intégrer durant le spectacle.

Mise en ligne le 30 janvier sur le site d’Artv, la websérie Alpha et Oméga met en scène le directeur artistique d’un théâtre (Daniel Parent) contraint par la présidente du CA (Anik Lemay) de produire une pièce qui plaira au plus grand nombre possible de spectateurs. La particularité de cette série, écrite par Christian Vanasse et réalisée par Martin Talbot (Henri Henri), c’est qu’elle a pu permettre aux internautes de choisir notamment les acteurs, les costumes, la musique, les éclairages que l’on retrouvera dans la création d’Alexis Martin, de Daniel Brière et de Christian Vanasse à l’Espace Libre.

« Dystopie comique », pour reprendre l’expression de Vanasse, campée en 2040, la pièce Alpha et Oméga suit une équipe de scientifiques partie à la recherche d’un minerai dans le Grand Nord afin de mettre fin à la crise énergétique. Lors des représentations de cette production d’Urbania et du NTE, les spectateurs devront garder allumés leur téléphone ou leur tablette afin de choisir des répliques et des souvenirs, fournis par les internautes, des ambiances sonores, des niveaux d’alarme, ainsi que l’une des quatre fins de la pièce.

« Au départ, il y avait ce désir de travailler avec Philippe Lamarre et Urbania, qui avaient déjà une expérience dans les jeux, comme le jeu documentaire Fort McMoney. Ils cherchaient une nouvelle participation, une nouvelle collaboration. On a d’abord eu l’idée d’une pièce interactive et ensuite, celle d’une websérie. Il y avait un côté pédagogique qui permettait aux gens de découvrir les différentes étapes de la création d’un spectacle, un peu comme à l’époque où l’on faisait des cellules pour les éclairages, les costumes, l’administration, avec les acteurs », se souvient Daniel Brière.

Alexis Martin ne cache pas qu’il y avait aussi une certaine ironie dans la décision d’explorer l’interactivité et les nouvelles technologiques : « Dans les demandes de subventions, on nous demande comment nous intégrons les nouvelles technologies. Nous, on fait de la fiction, pourquoi faudrait-il qu’on se préoccupe de ça ? Cela semble être une poule aux oeufs d’or pour le gouvernement, mais tout ça n’est pas pensé. On fait juste se garrocher sur les outils sans se rendre compte qu’ils modifient notre façon d’être au monde, de fabriquer de la culture. Il y a donc quelque chose d’un peu ironique lorsqu’on dit qu’on va être moderne, qu’on va intégrer la technologie. Peut-être qu’on est un peu de mauvaise foi, qu’on ne fait pas ça dans les règles de l’art. C’est une expérience… »

« Derrière laquelle il y avait la grande question : est-ce que l’art est démocratique ? » complète Daniel Brière. « Le théâtre n’est pas une démocratie », enchaîne Christian Vanasse, parce qu’il y a un metteur en scène, un auteur, un scénographe qui imposent une vision que le public reçoit sans jamais avoir demandé à la voir. Tandis qu’ici, le public peut avoir son mot à dire. Est-ce bien ou mal ? On ne répond pas à cette question-là. »

Le spectacle dont vous êtes presque le héros

À l’instar des personnages de la websérie, Alexis Martin, Daniel Brière et Christian Vanasse craignaient certaines propositions des spectateurs. Au moment de l’entrevue, ils n’avaient pas encore reçu la compilation des répliques des internautes à intégrer durant le spectacle.

« On s’est rendu compte que certains choix étaient plus conservateurs qu’on ne l’aurait cru, admet Christian Vanasse. Dans un spectacle d’impro où on pose des questions au public, dans un bar, après quelques verres, les gens vont crier “bizoune !”, “dans un bordel !”, mais quelqu’un qui répond à un questionnaire chez lui sera peut-être tenté d’avoir la bonne réponse, de réfléchir avant de répondre. »

On ne sait pas combien de temps prendront les gens pour sortir leur téléphone, faire leur code, trouver l’information, voter. On essaie de limiter le temps, de simplifier les choses, mais le spectacle est arrêté régulièrement.

 

Si Alpha et Oméga entraîne Martin et Brière en terrains inconnus, les espaces pour les lazzis que propose Vanasse dans cette pièce de science-fiction ne sont pas sans leur rappeler l’époque d’un des regrettés fondateurs du NTE.

« Robert Gravel était maniaque des lazzis, qu’il aimait intégrer dans ses spectacles, relate Alexis Martin. Dans Durocher le milliardaire, il y avait le lazzi de la bière où les acteurs parlaient de la bière qu’ils allaient boire. Ça pouvait durer 15 minutes ; il y a des soirs, c’était plate à mort, d’autres soirs, il y avait un gag qu’il gardait. »

Devant improviser des parties de la pièce et insérer des répliques dans leur texte, les acteurs devront faire preuve d’une grande souplesse chaque soir alors que le public, qui suivra les indications sur un écran au-dessus de la scène, les dirigera au gré de ses choix.

« C’est comme s’ils étaient dans un laboratoire et qu’on faisait une expérience avec eux. On ne peut pas déterminer la durée du spectacle. On ne sait pas combien de temps prendront les gens pour sortir leur téléphone, faire leur code, trouver l’information, voter. On essaie de limiter le temps, de simplifier les choses, mais le spectacle est arrêté régulièrement », explique le metteur en scène Daniel Brière.

Alors que la date du spectacle approche, Martin, Brière et Vanasse s’attendent à différentes réactions du public, croyant même que certains spectateurs refuseront de jouer le jeu, doutant que le public soit différent de celui du NTE. Une chose est sûre, qu’Alpha et Oméga se révèle un succès ou un échec, l’expérience interactive ne sera plus exploitée de cette façon au NTE.

« Ce n’est pas la tradition d’y reprendre des formules. Peut-être qu’Urbania, qui a développé un concept, aura envie de l’exporter dans une autre compagnie de théâtre », avance Daniel Brière. « Notre mandat, c’est d’être un labo. Ce que j’aimerais retravailler avec Daniel, c’est la science-fiction, parce qu’on n’en voit pas beaucoup au théâtre », conclut Alexis Martin.


Théâtre et nouvelles technologies

Dom Juan Uncensored (2012). Dans cette relecture de la pièce de Molière par Marc Beaupré, le personnage de dom Juan, dont les propos étaient retranscrits par une sténographe sur son compte Twitter et projetés sur grand écran, invitait les spectateurs à critiquer la pièce sur Twitter durant la représentation.

Le NoShow (2014). Non seulement les spectateurs devaient-ils choisir entre six tarifs, ce qui avait une incidence sur le nombre d’acteurs sur scène, mais ils étaient aussi invités à déterminer en textant le déroulement de ce spectacle d’Alexandre Fecteau et du collectif Nous sommes ici + Théâtre Dubunker.

Siri (2017). Pièce de Maxime Carbonneau où la comédienne Laurence Dauphinais entretenait un dialogue avec Siri, l’assistante personnelle d’Apple.

Alpha et Oméga

Une création d’Alexis Martin, Daniel Brière et Christian Vanasse, texte de Christian Vanasse, mise en scène de Daniel Brière. Avec Peter Batakliev, Christophe Payeur, Dominique Pétin, Jade Mariuka Robitaille et Victor Trelles Turgeon. Au Nouveau Théâtre Expérimental, du 24 avril au 19 mai.