«Doktor Glas»: Peder Bjurman s’attaque à l’hypocrisie ambiante

Peder Bjurman présente, avec ce spectacle inspiré par le roman de Hjalmar Söderberg, un versant de son travail qui est moins connu des Québécois.
Photo: Sören Vilks / Dramaten Peder Bjurman présente, avec ce spectacle inspiré par le roman de Hjalmar Söderberg, un versant de son travail qui est moins connu des Québécois.

Pour les aficionados de Robert Lepage, le nom du metteur en scène suédois Peder Bjurman n’est pas inconnu. « J’ai rencontré Robert à Stockholm en 1994, alors qu’il dirigeait Le songe de Strindberg au Dramaten, raconte Bjurman au Devoir. C’est à ce moment-là que je lui ai proposé le thème de La face cachée de la lune. Quand il m’a invité à créer le spectacle avec lui à la Caserne, j’ai décidé de quitter le Dramaten. Nous travaillons ensemble depuis, essentiellement sur les solos et sur le cycle Jeux de cartes. »

À l’occasion du Printemps nordique de la Place des Arts — une programmation entièrement consacrée à la vivacité créative des pays nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède) réunissant plus de 80 artistes de théâtre, d’opéra, de danse, de cirque, de musique, d’art numérique, d’arts visuels et de littérature — Peder Bjurman présente un versant de son travail qui est moins connu aux Québécois, son Doktor Glas, un spectacle inspiré par le roman de Hjalmar Söderberg et produit par le prestigieux Dramaten, Théâtre dramatique royal de Suède.

Depuis 2006, le monologue mettant en vedette Krister Henriksson a été présenté en tournée dans les pays nordiques, mais aussi dans le West End de Londres. Aujourd’hui, ironie du sort, la production est entrée au répertoire du Dramaten. « Je suis pour ainsi dire de retour là où tout a commencé, lance Bjurman, et c’est en partie grâce à Robert, que je remercie d’avoir entraîné ce changement de cap il y a presque 25 ans. »

Un roman mythique

Dans son introduction à une édition récente du roman de Hjalmar Söderberg, paru en Suède en 1905 et traduit en anglais en 1963, Margaret Atwood écrit : « Il s’agit de l’un de ses merveilleux livres qui s’avèrent aussi frais et vifs aujourd’hui que le jour de leur première publication. » En Suède, Doktor Glas est une oeuvre mythique, largement mise à l’étude, parce qu’elle soulève des enjeux moraux, notamment autour de l’avortement et de l’euthanasie, qui n’ont rien perdu de leur pertinence. « Hors de Suède, explique Bjurman, Söderberg est moins connu que Strindberg, alors qu’il est, selon moi, du même calibre, si ce n’est supérieur. À mon sens, ses textes sont plus complexes, plus soignés, plus contemporains. »

L’adaptation à partir de laquelle Bjurman a jeté les bases de son spectacle a été réalisée il y a une trentaine d’années par Allan Edwall, un célèbre acteur suédois qui, avant de mourir en 1997, a lancé à Krister Henriksson, que les amateurs de la télésérie Wallander reconnaîtront, le défi de reprendre le rôle. « C’est ainsi que Krister défend le solo depuis 2006, explique l’homme de théâtre. C’est lui qui m’a choisi pour le diriger et j’en ai été très honoré, notamment parce qu’il a la réputation de ne pas aimer les metteurs en scène. Nous avons travaillé ensemble à comprendre le personnage et le texte, puis j’ai imaginé la représentation, le dispositif. Krister aime beaucoup jouer ce monologue, qui contient une mélancolie éminemment suédoise, voire tchekhovienne, mais aussi un humour subtil, indissociable du reste. »

Le roman, ni plus ni moins que le journal intime de Tyko Gabriel Glas, médecin du début du XXe siècle aux prises avec un terrible dilemme éthique, évoque Ibsen, Dostoïevski et Bergman. « L’ambiguïté morale appartient assurément à Dostoïevski, précise le metteur en scène. La charge contre la bigoterie relève d’Ibsen. Quant à la langue, elle est aussi juste que celle de Bergman dans sa description des lieux et des états d’âme. Mais il y a également chez Söderberg beaucoup d’esprit, de clins d’oeil, un humour laconique, notamment lorsque vient l’heure de nommer la condition humaine. »

Valeurs fondamentales

Le docteur Glas estime qu’il est de son devoir de venir en aide à Helga, mariée à un pasteur qui abuse d’elle, mais ce faisant, il enfreint son serment de médecin. Après être tombé amoureux de la jeune femme, il apprend qu’elle a déjà une relation extraconjugale. La table est mise pour un thriller intense, un triangle amoureux qui va mal se terminer pour tous les partis.

« Ce qui est exposé, explique Bjurman, c’est l’hypocrisie sous toutes ses formes : celle de l’Église, celle de la bourgeoisie, celle de la morale des humains et celle des règles de la médecine. C’est ce qui rend cette histoire si moderne. On est peu à peu entraîné dans l’idéologie de Glas, un peu comme dans celle du surhomme nietzschéen, jusqu’à ce qu’on réalise que c’est de la folie, que sa logique, quoiqu’implacable, est terriblement inhumaine. Ce sont nos plus profondes croyances, nos valeurs fondamentales qui sont ébranlées. »

Ainsi, dans le spectacle qui sera donné au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, une version revue et corrigée de celui qui a été créé en 2006, Peder Bjurman affirme s’être concentré sur la part la plus sombre du personnage, son manque de confiance, sa solitude et son dégoût pour la faiblesse : « Le son, la lumière et la scénographie reflètent cette âme gelée, stérile. La ville de Stockholm est représentée comme dans un film noir : la manière dont les rues apparaissent traduit l’état d’esprit du héros. Le spectacle illustre aussi, en quelque sorte, le fonctionnement du théâtre, son essence. Il y a le texte qui produit des images, les émotions qui sont supportées par la musique et les éclairages qui orientent notre attention sur le coeur de tout cela : l’acteur. C’est le temps et l’espace, tout simplement. »

Entre Stockholm et Montréal

Peder Bjurman reconnaît que les Suédois et les Québécois ont beaucoup en commun : « La lutte contre les éléments nous a forcés à être inventifs, débrouillards, curieux et ouverts aux étrangers. Je pense que la plupart des Québécois se sentiraient chez eux en Suède, comme je me sens chez moi au Québec. Nous ne pouvons peut-être pas vous séduire avec la nature et la lumière du Nord, mais l’esprit estival est différent, presque russe, avec des nuits blanches et de la vodka. L’archipel, près de Stockholm, est vraiment magique. » Le metteur en scène estime tout de même que le « modèle suédois » est en péril : « C’est triste de voir qu’on ne parvient pas, en Suède, à composer avec l’immigration d’une manière humaine. Le Canada est en avance sur ces questions. Je pense qu’on aurait tout intérêt à vous copier. J’ai bon espoir que la nouvelle génération, socialement engagée, sauvera l’Europe et l’Amérique, qu’elle mettra fin à l’hypocrisie, comme l’auteur de Doktor Glas nous incite à le faire. »

Doktor Glas

Texte : Hjalmar Söderberg. Mise en scène : Peder Bjurman. Une production du Dramaten. Au théâtre Maisonneuve, à l’occasion du Printemps nordique, les 27 et 28 avril. En suédois avec sous-titres français et anglais.