Théâtre - Un superbe Hamsun à Québec

En choisissant de monter Aux portes du royaume du controversé Knut Hamsun au Trident, Claude Poissant disait s'intéresser, avant toute autre chose, à la psychologie de ses personnages. Fort bien, puisque le résultat est un drame prenant, porté par des comédiens qui, par leur jeu sensible et nuancé, parviennent à éclairer certaines des zones les plus déroutantes de l'âme humaine.

Premier volet d'une trilogie, Aux portes du royaume décrit la déchéance progressive d'Ivar Kareno, un jeune intellectuel absorbé par des thèses radicales qui l'éloignent peu à peu de ses collègues, de sa femme et du monde réel. L'auteur, Knut Hamsun (1859-1952), qui est surtout connu pour son oeuvre romanesque aimait donner la vie à des personnages solitaires, incompris qui côtoyaient la folie. On connaît peu son théâtre qui a notamment été négligé en raison du malaise entourant les sympathies de l'auteur pour l'Allemagne hitlérienne. On pouvait donc craindre une certaine complaisance dans le portrait de l'intellectuel de droite incompris de tous. Mais Aux portes du royaume nous permet plutôt de saisir la logique et surtout les émotions de ce type de personnage dont Hamsun décrit avec force les illusions, les erreurs et la faillite.

On a affaire ici à un texte limpide et peu théâtral au sens déclamatoire de la chose. Dans cette vie qui s'anime devant nous, personne n'a tort ni raison sur le plan humain même si certains sont plus aveuglés que d'autres. En raison du réalisme du propos, le spectateur est le témoin de l'impossible dialogue entre un Ivar, complètement absorbé par ses réflexions intellectuelles et sa femme Elina (Hélène Florent) un femme simple et tendre qui cherche désespérément à l'aimer à l'extérieur des livres. Au fond, c'est la vie de l'esprit et la vie tout court qui s'affrontent ici dans un duel d'où personne ne sortira gagnant. Outre Elina, Ivar est confronté à un collègue Jerven (Pierre-François Legendre) qui a «trahi» en faisant des concessions dans ses propres thèses ainsi qu'à son vieux professeur Gylling (Paul Hébert) qui cherche à lui faire entendre raison en plaidant la modération et en réduisant ses ambitions à des folies de jeunesse ce qui, bien sûr, a pour résultat, de conforter encore davantage notre intellectuel dans ses positions.

Dans sa mise en scène, Claude Poissant a évacué tout effet inutile qui aurait pu nous distraire de l'intrigue et de ses personnages. On peut supposer que le metteur en scène a consacré le gros de son énergie à la direction des acteurs qui semblent tous au diapason et ne se marchent jamais sur les pieds. Le décor est d'une grande sobriété: l'intérieur dépouillé d'une maison, le bureau d'Ivar d'un côté de la scène, un banc. À cela s'ajoutent quelques boniments esthétiques, tel un mur au fond, sorte de carrelage vitré que certains jeux de lumières transforment en une toile à la Mondrian. À d'autres moments, le bleu du fond, les effets de transparence et la présence d'un pianiste à l'arrière évoquent quant à eux certains tableaux de Magritte. Les airs de Beethoven interprétés au piano et les éclairages épousent avec beaucoup de doigté les sentiments des personnages. Poissant a visiblement fait preuve d'une grande rigueur dans l'orchestration de cette pièce de laquelle ne s'échappe aucune fausse note. Il importe par ailleurs de souligner l'excellence du travail de l'ensemble des comédiens et, en particulier, le talent des deux interprètes principaux. Hélène Florent incarne une Liéna fort touchante, dont l'ambivalence du coeur est palpable, et Hugues Frenette a su bien défendre Ivar Kareno, dans tous les sens du terme. Antipathique, difficile à comprendre par nature, son personnage aurait pu sombrer dans la caricature ou se limiter à une interprétation plus tranchée, mais il a choisi d'en faire ressortir la vulnérabilité et l'inconstance, tant et si bien qu'à la fin, tout comme les autres personnages de la pièce, on n'a pas l'impression de l'avoir cerné, juste un peu compris. Après tout, nous n'avons été là qu'un peu plus d'une heure.