«Le nom»: âmes en peine

Alors que la partition appelle un jeu précis, pour ne pas dire codé, les comédiens adoptent un registre plutôt réaliste.
Photo: Isabel Rancier Alors que la partition appelle un jeu précis, pour ne pas dire codé, les comédiens adoptent un registre plutôt réaliste.

D’emblée, il faut reconnaître à Dominique Leduc le courage d’avoir jeté son dévolu sur une pièce de Jon Fosse. Sauf erreur, outre Denis Marleau, qui avait dirigé Quelqu’un va venir en 2002 et Dors mon petit enfant en 2004, aucun metteur en scène québécois n’avait jusqu’ici osé se mesurer au théâtre pour le moins singulier de l’auteur norvégien. En France, Claude Régy et Patrice Chéreau sont parmi ceux qui, à partir de ces partitions exigeantes, minimalistes, arides diront certains, ont donné naissance à des spectacles célébrés.

Créé en 1995, Le nom présente tous les éléments caractéristiques, tous les motifs emblématiques du théâtre de Fosse. L’intérieur est étroit, étouffant, associé à la plus contraignante des routines. L’extérieur est infini, tempétueux, associé au danger tout autant qu’à la liberté. Entre ces deux pôles évoluent quelques personnages sommairement dessinés dans une intrigue pour le moins évanescente. Mais l’essentiel n’est pas là. Chez Fosse, un peu comme chez Sarraute, mais avec un vocabulaire bien plus restreint, tout se joue dans la langue, des conversations extrêmement dépouillées, aussi laconiques que redondantes, où compte chaque mot, chaque pause, chaque tic.

La Fille, enceinte, est de retour dans la maison de son enfance. Arrive ensuite le Garçon, plus intéressé par son livre que par sa compagne. Puis apparaîtront peu à peu la Soeur, insouciante, la Mère, souffrante, et puis le Père, bourru. Sans oublier Bjarne, dont l’irruption suscitera un engouement étonnant de la part d’une tribu aussi taciturne. Dans cette maison où rien n’est dit, dans cette famille où la blessure, pourtant assourdissante, n’est jamais nommée, il faut compter sur les silences pour exprimer l’indicible, il faut fouiller derrière le paravent des mots pour débusquer la détresse. Dans l’art de dessiner en creux des êtres tragiquement malheureux, véritables âmes en peine, Jon Fosse est passé maître. Son texte, rigoureux, exige une pareille rigueur de la part de la mise en scène. Or, ce n’est pas ce qu’offre la production présentée ces jours-ci au Prospero.

Alors que la partition appelle un jeu précis, pour ne pas dire codé, une profération au rythme implacable, des corps aux déplacements auréolés d’étrangeté, les comédiens dirigés par Dominique Leduc, des chevronnés (Annick Bergeron et Stéphane Jacques) aux débutants (Aurélie Brochu Deschênes et Myriam Debonville, notamment), adoptent un registre plutôt réaliste. Ce parti pris, auquel on aurait bien aimé communier, donne malheureusement des résultats sans grand relief. Heureusement, la riche conception sonore d’Éric Forget insuffle à la représentation un caractère plus éthéré, un peu de ce mystère qui manque cruellement au reste.

Le nom

Texte : Jon Fosse. Traduction : Terje Sinding. Mise en scène : Dominique Leduc. Une production de la Grande Butte. Au théâtre Prospero jusqu’au 21 avril.