«Nous/Eux»: la prise d’otage dans l’oeil des enfants

Selon le directeur de la Maison Théâtre, Alain Grégoire, la pièce réunit tout le pouvoir qu’a le théâtre de nous emporter, de nous faire réfléchir, de permettre d’avoir un recul sur ce qui se passe dans la vie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon le directeur de la Maison Théâtre, Alain Grégoire, la pièce réunit tout le pouvoir qu’a le théâtre de nous emporter, de nous faire réfléchir, de permettre d’avoir un recul sur ce qui se passe dans la vie.

Le 1er septembre 2004, un millier de personnes — des femmes et des enfants pour la plupart — étaient prises en otage par un commando tchétchène dans une école de Beslan, en Russie. Ce drame qui confinera les victimes pendant trois jours sert de point de départ à Nous/Eux, une pièce audacieuse de la compagnie flamande Bronks qui se produira cette semaine à la Maison Théâtre.

Prisonniers de cette école, deux personnages témoignent de ce qu’ils sont en train de vivre. Ils observent, écoutent, commentent, inspirés par leur vécu, leur ressenti et surtout leur bagage d’enfant et d’écolier. Rencontré par Le Devoir, Alain Grégoire, directeur de la Maison Théâtre — qui passera le flambeau début mai à Isabelle Boisclair après 16 ans de dévouement —, est formel : « cette pièce n’est pas une exploitation bête d’un sujet brûlant. Le Théâtre Bronks est animé par deux directrices artistiques qui cherchent constamment à repousser les frontières de ce qu’on peut dire aux enfants. L’auteure et metteure en scène Carly Wijs voulait mettre en lumière le regard complètement différent qu’ont les enfants sur un drame comme celui-là. Ils sont capables de parler d’un sujet aussi tragique avec un détachement, un humour qui, sans nier la gravité de l’événement, permet de le transcender. »

Parce que c’est bien ce qui sous-tend la pièce, la légèreté, mais aussi l’objectivité avec laquelle les enfants reçoivent et expliquent une situation, aussi dramatique soit-elle. « Sur scène, les personnages comptent le nombre d’otages, le nombre de terroristes, sans jamais se sentir visés par les attentats. Pour eux, c’est une aventure », raconte Alain Grégoire.

Lucides devant le drame qui se joue autour d’eux sans jamais être découragés ou désespérés, ils sont prêts à déplacer des montagnes, ils veulent être dans l’action et aider. « C’est ce qui est paradoxal dans cette pièce. Ce n’est pas du tout un spectacle qui nous tire vers le bas, mais vers le haut. Les enfants sont au courant de ce qui se passe parce que ça fait longtemps qu’ils vivent avec une logique de l’ennemi. Et c’est ce qu’on voit dès le début de la pièce. Les jeunes entendent tout, voient tout. »

Une fête théâtrale

Comment des enfants peuvent-ils vivre une tragédie aussi extrême et demeurer aussi confiants en l’avenir ? C’est ce qui a d’abord complètement chamboulé Alain Grégoire au moment où il a vu la pièce une première fois. C’était en 2014. « Tous les ans, il y a un spectacle qui me rappelle pourquoi j’aime tant le théâtre, pourquoi j’aime tomber sous son empire. Nous/Eux réunit tout le pouvoir qu’a le théâtre de nous emporter, de nous faire réfléchir, de permettre d’avoir un recul sur ce qui se passe dans la vie. »

Mais plus encore, le choix de cette pièce et l’absolue volonté d’Alain Grégoire de l’intégrer à sa toute dernière programmation tiennent à cette façon qu’a la compagnie Bronks d’utiliser le théâtre différemment, d’en offrir une tout autre vision. « Nous/Eux m’a frappé non pas par son sujet — c’est-à-dire repousser les frontières de ce qu’on peut présenter aux enfants; Suzanne Lebeau l’a fait avec Le bruit des os qui craquent — mais par sa forme. »

Ils réussissent à faire de ce spectacle une fête théâtrale, poursuit le directeur sortant. « Le texte, l’interprétation, l’écriture scénique, la scénographie, ce sont des réussites théâtrales très fortes qui magnifient ce sujet, qui permettent de l’élever et non pas de rester dans la gravité. On ne nie pas la gravité du sujet, mais il y a une célébration de la vie grâce à tous les moyens théâtraux qui sont mis en oeuvre. Une fois, de temps en temps, on a comme ça des “épiphanies”. »

Nous/Eux

Texte et mise en scène : Carly Wijs. Interprétation : Gytha Parmentier et Roman Van Houtven. Une production du Théâtre Bronks. Public : 10 à 17 ans. Du 11 au 15 avril à la Maison Théâtre.