Thomas Harding et ses doubles

Au-delà de la responsabilité juridique, Alexia Bürger s’intéresse à la responsabilité individuelle et collective qu’on porte dans les systèmes en place.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au-delà de la responsabilité juridique, Alexia Bürger s’intéresse à la responsabilité individuelle et collective qu’on porte dans les systèmes en place.

Alexia Bürger sort enfin de l’ombre. La créatrice a évolué au fil de nombreuses collaborations avec d’autres artistes, notamment Olivier Choinière (Polyglotte, Mommy…), mais « sans jamais avoir officiellement la responsabilité qui va avec le fait de signer un texte ou une mise en scène ». Pendant longtemps, elle était très heureuse de ne pas assumer cette charge. Mais avec l’expérience vient l’envie d’avoir « le dernier mot » sur les décisions artistiques. La jeune femme, qui a monté Les barbelés d’Annick Lefebvre au théâtre de la Colline, à Paris, l’automne dernier, s’apprête ainsi à lancer sa première pièce en solo, Les Hardings. « C’est un sujet qui m’a hantée. Donc le désir d’y entrer était plus grand que la peur. »

La cocréatrice d’Alfred a été marquée par l’arrestation de Thomas Harding, le chef de train qui a subi un procès pour négligence criminelle dans la catastrophe de Lac-Mégantic. Inspirée par sa façon d’accepter sa part de responsabilité (il a toujours reconnu « qu’il n’avait pas mis assez de freins à main »), elle jugeait pourtant très hypocrite qu’il soit seul à être mis en accusation [avec deux autres employés] dans la mort de 47 personnes.

« C’est un homme qui a commis une erreur humaine dans un système où les normes sont extrêmement laxistes », explique Alexia Bürger, rencontrée quelques jours avant l’annonce qu’il n’y aura pas de procès criminel contre la compagnie en faillite, la Montreal Maine and Atlantic. « J’ai eu le sentiment d’un homme ordinaire, dans le sens noble du terme, qui payait pour un système. Et le fait qu’un homme ordinaire puisse faire exploser une ville à cause d’un geste qu’il n’a pas posé, ça m’obsédait : on se sent toujours très impuissant par rapport au cours du monde. Mais ne pas être officiellement responsable, ça ne veut pas dire qu’on n’a pas de prise sur les choses. »

Au-delà de la responsabilité juridique, elle s’intéresse à la responsabilité individuelle et collective qu’on porte dans les systèmes en place. Ce convoi de pétrole qui a déraillé est devenu pour elle une métaphore d’une structure plus vaste : « Le train du capitalisme, du monde dans lequel je vis et auquel je participe chaque jour. Lequel peut nous sauter au visage. Je me questionne souvent sur mon pouvoir par rapport à ces systèmes. Ce n’est pas moi qui les ai créés, mais que puis-je faire pour les arrêter à temps, avant qu’ils crashent ? »

Trio d’homonymes

Avec la tragédie de juillet 2013 pour toile de fond, Les Hardings orchestre un dialogue fictif entre trois personnages basés sur des hommes réels. En effectuant des recherches sur Thomas Harding, la dramaturge a en effet vite découvert des homonymes. Dont deux offraient des échos avec son sujet : un banquier américain « qui avait déjà assuré plusieurs fois des pétrolières, des ferroviaires ». Et un écrivain anglais, qui avait écrit sur la responsabilité, en racontant la capture par son oncle d’un nazi, commandant d’Auschwitz (Hanns et Rudolf). Elle a ensuite découvert qu’il avait perdu un fils dans un accident de vélo, causé par un problème de… freins.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexia Bürger

Ces thèmes du deuil et du choc post-traumatique ont révélé le lien intime qu’entretenait Alexia Bürger avec cette matière. « Je ne sens pas le besoin d’en parler, parce que je le fais à travers la pièce, mais ce sentiment de responsabilité face à la mort de quelqu’un — même si ce n’est pas de notre faute — m’a beaucoup habitée dans ma vie personnelle. »

L'auteure a rencontré le Harding britannique dans le cadre de son processus d’écriture. Elle a croisé brièvement le chef de train (qui lui a dit qu’il viendrait voir le spectacle…) et a communiqué régulièrement avec son avocat. Mais ses contacts avec le troisième Harding se sont limités à un coup de fil, histoire de conserver sa liberté d’inventer. « Mais j’ai lu beaucoup sur un assureur qui a écrit Le prix d’un homme et qui s’est questionné sur la valeur de la vie humaine. Ça m’a introduit au concept de “disposition à payer”. Une méthode utilisée au gouvernement lorsqu’il doit décider où investir quand l’argent est limité. » Une démarche basée sur un calcul du prix de nos vies.

Cette logique de marché a renvoyé la créatrice au drame de Mégantic : « Pour qu’il y ait eu laxisme au niveau gouvernemental, il faut que les enjeux économiques aient pris le dessus sur les enjeux humains, en fin de compte. »

Fiction et réel

Bouclée à chaud, Les Hardings a beaucoup emprunté au procès, qui s’est soldé fin janvier par un verdict de non-culpabilité. Mélangeant fiction et faits, sa pièce engage la propre responsabilité d’Alexia Bürger face à son matériau réel. L’explorer à travers des « zones très personnelles » a été sa façon d’aborder son sujet avec respect. « J’ai cherché quel écho la vie de chaque Thomas Harding avait sur moi. »

Je ne sens pas le besoin d’en parler, parce que je le fais à travers la pièce, mais ce sentiment de responsabilité face à la mort de quelqu’un — même si ce n’est pas de notre faute — m’a beaucoup habitée dans ma vie personnelle

Elle était toutefois consciente qu’il était délicat de parler de l’« accident » (une catastrophe trop prévisible pour mériter ce terme, juge-t-elle). « Je ne me serais jamais donné le droit d’écrire une pièce sur Mégantic. Je ne voulais surtout pas parler à la place de ses habitants. Je donne mon point de vue. »

Interprétée par une distribution aux styles contrastés (Bruno Marcil, Patrice Dubois et Martin Drainville), la pièce évite aussi l’appropriation trop directe des trois vrais Thomas Harding. « On joue beaucoup sur l’ambiguïté entre les personnages et les acteurs. C’est intéressant, parce que c’est une matière flexible. Et pour moi, accuser cette convention était aussi une manière d’être respectueuse, de ne pas stigmatiser les personnes. »
 


Précision : une précédente version de cette article mentionnait que « l'auteure a rencontré le Harding britannique, qui lui a donné la permission de puiser ce qu’elle voulait dans sa vie ». Le texte a été corrigé par la phrase suivante : « L'auteure a rencontré le Harding britannique dans le cadre de son processus d’écriture ». 

 

Extrait de « Les Hardings »

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Mon cellulaire vibre à chaque fois que mon nom apparait quelque part sur la toile.

Martin reste incrédule.

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL)
Ça c’est pour pas rater les critiques de ses livres.

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
À chaque fois que tu fais les manchettes, que quelqu’un parle de ton « histoire »,
ma poche à moi, elle vibre.

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL)
Mais à part ça c’est tout. J’veux dire, on se connaît pas. J’suis à peine une présence,
une existence lointaine.

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Un fait divers abstrait.

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL) (à Patrice)
Toi, ta face me dit rien.

THOMAS HARDINGS (MARTIN DRAINVILLE) (au public)
En tout cas : on existe.

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Pis vous aurez compris qu’au moment où on se parle...

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL)
Pendant que vous nous regardez nous démener comme des bons...

THOMAS HARDINGS (MARTIN DRAINVILLE)
Essayer de vous prouver, notre vraie existence...

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Qu’au moment où on se parle,les gens qu’on est vraiment...

THOMAS HARDINGS (MARTIN DRAINVILLE)
Les vrais...

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Eux...

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL)
Y sont ailleurs.

THOMAS HARDINGS (MARTIN DRAINVILLE)
Les vrais NOUS...

THOMAS HARDINGS (PATRICE DUBOIS)
Que nous sommes...

THOMAS HARDINGS (BRUNO MARCIL)
Eux...

TOUS
Y sont absents.

Les Hardings

Texte et mise en scène d’Alexia Bürger, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 10 avril au 5 mai