La force des lieux non théâtraux

Avec «Local B-1717», Geneviève L. Blais propose une pièce «in situ» explorant l’espace du refoulé, des émotions cachées en soi, dans un entrepôt du Mile Ex.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Avec «Local B-1717», Geneviève L. Blais propose une pièce «in situ» explorant l’espace du refoulé, des émotions cachées en soi, dans un entrepôt du Mile Ex.

Foi de Geneviève L. Blais, qui y répète sa prochaine production, les entrepôts sont des lieux fascinants. « Je pourrais faire 10 spectacles sur les entrepôts, c’est un univers incroyable. » Des cavernes d’Ali Baba qui conservent autant les passés enfouis des particuliers que les marchandises de commerces en ligne. « On sent passer là toutes les étapes de l’existence : amour, ruptures, décès, déménagements. C’est fascinant, le nombre de vies qui s’y croisent, mais d’une façon non dite. C’est un endroit qui contient des milliers d’histoires en latence. »

La directrice du Théâtre à corps perdus a donc investi un entrepôt du Mile Ex, une ancienne usine labyrinthique et chargée de vécu, pour monter Local B-1717. La metteure en scène du saisissant Himmelweg (chemin du ciel) s’est fait une spécialité des créations in situ. Elle aime le rapport humain différent qui s’installe entre l’interprète et le public dans cette proximité. Ainsi que la possibilité de travailler avec l’odeur ou les sonorités propres à un endroit.

Ces lieux non théâtraux offrent « des terrains de jeu extraordinaires, s’emballe-t-elle. On a plein de formes, d’objets dans l’espace avec lesquels on peut créer. » Et pour les spectateurs, c’est fort intéressant : voir une représentation dans un endroit avec lequel on entretient un rapport fonctionnel change notre regard sur celui-ci. « Il y a comme une superposition d’images lorsqu’on retourne après dans un entrepôt. C’est une expérience, aussi. Dans un théâtre, où on sait qu’on va être sur un siège, l’expérience est déjà codifiée. Le in situ crée une tout autre réception. »

Local B-1717 inaugure un cycle, Nocturnales, axé sur des personnages féminins en remise en question, et tournant autour du rapport à l’inconscient. Geneviève L. Blais y renoue avec la Canadienne Erin Shields (Si les oiseaux, diffusé au théâtre Prospero en 2015). « C’est très particulier parce que c’est la première fois que je collabore avec une auteure sur une création in situ. Souvent, je pars d’un texte, puis je choisis un lieu. » Ici, l’écriture s’est faite en dialogue avec un décor existant. « L’auteure a trouvé fascinant et en même temps très troublant de vivre ce processus. De voir que c’est le lieu qui [fait en sorte] qu’un escalier en tourbillon devienne un élément central du spectacle. »

Retour du refoulé

La pièce solo explore l’espace du refoulé, des émotions cachées en soi. De là est venue l’idée de l’entrepôt. « Et de toutes ces choses qu’on amasse derrière une porte. Qu’est-ce que ça dit de nous ? Pourquoi on ne se détache pas de ces objets-là ? »

Les groupes de 20 spectateurs accompagnent la protagoniste dans cette visite de locker. Grâce à un traitement très sensoriel, l’expérience immersive cherche à reproduire chez chacun l’état de ce personnage en perte de repères, happé par la résurgence de souvenirs.

Le spectacle, « qui joue un peu avec les codes du thriller », part de l’inquiétude pour aller vers l’intime. « Comme si on entrait à l’intérieur de ses souvenirs, de ce qu’elle n’a pas réglé. Ce n’est pas du théâtre participatif, mais le spectateur, qui reçoit une clé, a à poser des actions très simples. Ce qui l’amène à se glisser dans la peau de cette femme. »

À partir de la thématique de l’anxiété, les créatrices ont abouti à une réflexion sur l’empathie. « Comme femme, on a souvent le réflexe d’être à l’écoute des autres et de ravaler nos propres besoins, désirs. Ce qui peut éventuellement créer une rage enfouie. On accède peu à peu à ces zones du personnage. »

Créé simultanément en deux versions, Local B-1717 est porté par Marie-Ève Milot (dans la traduction française) et Laurence Dauphinais (en anglais), en attendant les prochaines oeuvres du cycle : Je ne sais pas si je vais revenir, dans un abribus, et Somnambules, dans une maison.

Théâtre de maison

C’est justement dans une résidence privée que la compagnie Singulier Pluriel crée La Mondiola. Proposé par la comédienne et codirectrice Ximena Ferrer, qui prête sa demeure, le projet reprend un concept pratiqué à Buenos Aires depuis des décennies. Pendant la dictature, le théâtre de maison a permis aux Argentins de pratiquer un art de résistance, explique l’auteure et metteure en scène Julie Vincent.

Et de jeunes dramaturges s’en sont emparés après la crise économique de 2001, « qui a fait tout perdre à la classe moyenne de Buenos Aires ». Ils ont ouvert leurs foyers pour présenter des pièces abordant la réalité de leurs concitoyens. « Ils ont créé ainsi une complicité nouvelle avec le public, devenu un visiteur de sa propre histoire, d’une certaine façon. C’est extrêmement puissant et ça dure toujours. Les créateurs ont pu s’approprier ensuite certaines de ces maisons, transformées en petits théâtres pour 20 ou 30 spectateurs. »

Julie Vincent a écrit La Mondiola à partir d’improvisations d’interprètes dans le lieu même, rue Fullum. « On a cherché à faire parler la maison. » Une demeure qui a une histoire pour la compagnie : son ancien propriétaire, Francisco Antolino, lui permettait gracieusement d’y répéter depuis quelques années. Singulier pluriel pleure l’architecte d’origine uruguayenne — inspiration de sa pièce Le portier de la gare Windsor —, décédé le 6 mars,

Explorant des thèmes comme l’exil, le deuil, l’amour, ce spectacle festif, soutenu par la musique, s’amorce par la célébration de l’anniversaire d’un chambreur. Cette « déroutante comédie » bascule ensuite dans une atmosphère surréelle.

La scénographe Livia Magnani, qui a fait du théâtre de maison dans la capitale argentine, est chargée de « rendre chaque coin de la maison magique, insolite ». De faire voir ce qui est quotidien, banalisé, d’une autre façon. « Le spectateur est invité à la fête, donc il est complice du show. Il peut être assis sur le lit lorsqu’on joue dans la chambre à coucher. Sa participation est donc tout autre que s’il était au théâtre. Il est affectivement présent. » Cette intimité permet un niveau de jeu se rapprochant de certains cinéastes italiens, notamment du néoréalisme de Roberto Rossellini, ajoute Julie Vincent.

Avec cette aventure « audacieuse » sur laquelle ils oeuvrent depuis trois ans, les artistes désirent expérimenter un autre mode de diffusion, une « nouvelle pratique théâtrale ».

Local B-1717
Texte d’Erin Shields, traduction de Maryse Warda, mise en scène de Geneviève L. Blais, du 5 au 22 avril, à l’entrepôt Beaumont Mini-Storage.

La Mondiola
Idée originale de Ximena Ferrer, texte et mise en scène de Julie Vincent, une production de Singulier Pluriel, au 1955, rue Fullum, du 4 avril au 7 juin.