«J’appelle mes frères»: l’ère de la suspicion

Fayolle Junior Jea (à gauche) incarne un jeune diplômé en chimie qui aura du mal à discerner le vrai du faux, après un attentat.
Photo: Caroline Laberge Fayolle Junior Jea (à gauche) incarne un jeune diplômé en chimie qui aura du mal à discerner le vrai du faux, après un attentat.

Terrorisme, sentiment d’exclusion, climat de peur dérivant en paranoïa : les bases sur lesquelles s’érige la pièce révélée par le Cycle scandinave du Théâtre de l’Opsis ne pourraient être plus contemporaines. Créée en 2013, J’appelle mes frères tirerait ses origines d’un texte publié d’abord dans la presse suédoise par Jonas Hassen Khemiri. L’écrivain d’ascendance paternelle tunisienne y partageait ses inquiétudes devant les réactions xénophobes qu’avait suscitées un attentat à la bombe.

Luce Pelletier a toutefois décidé de transposer la pièce, qui tourne dans le réseau des Maisons de la culture, dans une autre communauté victime du délit de faciès : la noire. La crainte du terrorisme est-elle réellement insuffisante ici pour traiter l’oeuvre sous l’angle originel de l’islamophobie, comme l’écrit la metteure en scène ? Il est permis d’en douter. Et il paraît plus difficile dans ce cas-là pour les personnages de se fondre dans la masse, comme en appelle parfois le narrateur…

Pas que la pièce, transformée de manière à correspondre à ce parti pris, y perde son intérêt fondamental. Celui d’un texte qui, au-delà de la simple dénonciation, propose plutôt une vision de l’intérieur. L’effet déstabilisant d’un climat social de suspicion, d’un regard ostracisant qui pèse sur un citoyen issu de l’immigration.

L’explosion d’une voiture à Stockholm va susciter une déflagration identitaire chez Amor (Fayolle Junior Jean), jeune diplômé en chimie. Son sentiment d’être surveillé, regardé comme un suspect potentiel alimente une paranoïa croissante, traduite par une narration où se mêlent passé et présent, réalité et fantasme. Le spectateur ne sait pas ce qui est vrai, et des situations s’y révèlent souvent différentes de ce qu’elles apparaissaient d’abord, dans ce texte qui reflète notre ère de la méfiance.

Celle-ci devient si intériorisée qu’Amor en vient à douter de lui-même, de son innocence. Comme s’il ne se reconnaissait plus lui-même, comment si on devenait l’Autre, à force de regards stigmatisants. La narration joue habilement sur ce passage entre vision subjective et extérieure.

À quoi appartient-on ? Et dans la foulée d’un attentat, Amor doit-il encourager ses « frères » à se faire le plus discrets possible ou au contraire à se révolter ? La trame narrative, vivante, rapide et métissée d’humour, est traversée par ces passages choraux un peu incantatoires. Une partition portée avec chaleur et rythme par le quatuor d’interprètes (qui inclut aussi Jasmine Bouchardy, Cynthia Trudel et Anglesh Major).

Très réduite, la production mise essentiellement sur les éclairages et le son pour appuyer le texte de Khemiri. Célébré dans sa Suède natale, traduit en plusieurs langues (ses romans sont publiés chez Actes Sud) alors qu’il n’est qu’à l’aube de la quarantaine, l’écrivain est manifestement une voix à découvrir.

J’appelle mes frères

Texte : Jonas Hassen Khemiri. Traduction : Marianne Ségole-Samoy. Mise en scène : Luce Pelletier. Production : Théâtre de l’Opsis. Jusqu’au 3 mai, dans les Maisons de la culture de Montréal.