«L'idiot»: déchaîner les passions

Étienne Lepage et Catherine Vidal offrent une vision des faits et gestes des protagonistes qui tient compte de ce qui agite notre temps.
Photo: Yves Renaud Étienne Lepage et Catherine Vidal offrent une vision des faits et gestes des protagonistes qui tient compte de ce qui agite notre temps.

Dix ans après avoir ravi le public et la critique avec son adaptation du Grand Cahier d’Agota Kristof, Catherine Vidal fait (enfin !) son entrée au Théâtre du Nouveau Monde en s’appropriant L’idiot de Dostoïevski. Porté par la réécriture limpide d’Étienne Lepage, où le dramaturge est aussi fidèle à lui-même qu’au grand auteur russe, le spectacle est sans l’ombre d’un doute le plus enthousiasmant présenté entre les murs de la prestigieuse institution depuis des lustres, une production si inspirée, si exaltante qu’elle ne détonnerait pas le moins du monde dans la programmation du Festival TransAmériques.

Le charme, puissant, opère dès le départ, dès l’entrée en scène du prince Mychkine, un rôle que Renaud Lacelle-Bourdon, comédien lumineux s’il en est, porte comme une seconde peau. Son interprétation, magistrale, est le fil rouge d’une représentation dont les 2 h 35, entracte compris, s’écoulent en un claquement de doigts. Dès sa première réplique, le ton est donné : « Wouah, y a du monde ici ! C’est magnifique ! Je me rappelais pas qu’y pouvait entrer autant de gens ici ! Deux balcons, han ? » Vous aurez compris que le spectacle jette un regard distancié, irrévérencieux, mais surtout diablement actuel sur une histoire campée dans la Russie du XIXe siècle. Un parti pris pour l’hybridation et l’intemporalité, un télescopage des âges qui s’incarne dans la langue aussi bien que dans la scénographie, dans les vêtements aussi bien que dans la musique.

Ces onze personnages, fascinés par la bonté de Mychkine, cette grandeur d’âme qui lui vaut néanmoins d’être maintes fois qualifié d’idiot, ce sont indéniablement nos contemporains. D’abord parce que le génie de Dostoïevski est immense lorsqu’il s’agit de rendre justice à la complexité de l’âme humaine, et que son roman est un véritable festin pour exégètes, mais aussi parce que Lepage et Vidal portent sur les faits et gestes des protagonistes un regard pénétrant, offrant une vision qui tient compte de ce qui agite notre temps, notamment en ce qui concerne la lutte des classes et les rôles sexuels. Impossible de ne pas se sentir concerné par les déboires de ces assoiffés d’amour, d’argent et de pouvoir, ce spectaculaire déchaînement de passions. Dans la posture de Mychkine, épileptique, mal entouré, abusé de part et d’autre, on ne peut que reconnaître certains des boucs émissaires de notre cruelle époque.

Ce qui impressionne le plus dans la relecture de Vidal et Lepage, c’est la manière tout à fait naturelle dont cohabite sur une même scène le littéraire et l’oral, le tendre et le sardonique, l’humour et le drame. Pour susciter des rires irrépressibles, on peut compter sur Paul Ahmarani (Lebedev), Simon Lacroix (Gania) et Paul Savoie (Ivolgine). En Lizaveta, Macha Limonchik est délicieuse, aussi juste dans l’emportement que dans la compassion. Quant à Francis Ducharme, il est un Rogojine nerveux à souhait, parfaitement tourmenté. Au bout le plus sombre du spectre, on trouve Evelyne Brochu, la comédienne parvenant à restituer toute l’ampleur tragique du destin de Nastassia.

L’idiot

Texte : Étienne Lepage, d’après le roman de Fiodor Dostoïevski. Mise en scène : Catherine Vidal. Au TNM jusqu’au 14 avril.