«Chienne(s)»: la condition féminine est-elle anxiogène?

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent se sont «trouvées» durant leur formation théâtrale et partagent depuis une relation artistique privilégiée.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent se sont «trouvées» durant leur formation théâtrale et partagent depuis une relation artistique privilégiée.

En amorçant une recherche sur les troubles anxieux, il y a quatre ans, en collaboration avec le Centre d’études sur le stress humain à Montréal, les deux complices du Théâtre de l’Affamée ont vite réalisé combien ce mal était répandu. « Notre société souffre d’une anxiété généralisée, constate Marie-Ève Milot. Et il y a deux fois plus de femmes que d’hommes qui développent des troubles anxieux. On a eu envie de se demander pourquoi. L’idée, c’est de dresser une fresque avec le spectacle, de faire passer ce qu’on a appris à travers une expérience sensible. » Une description « brute » mais teintée d’humour de l’épreuve anxieuse.

Précarité professionnelle. Charge mentale. « Habitude de s’occuper des autres plus que d’elles-mêmes. » Tendance surtout à consulter plus et à se faire prescrire des médicaments… Les pistes sont multiples pour expliquer les statistiques genrées de l’anxiété. L’éducation conditionnerait aussi un rapport différent à la peur selon les sexes. « Souvent, on va encourager les garçons à affronter leurs peurs, à foncer, alors qu’on permet aux jeunes filles de se retirer », note Marie-Claude St-Laurent.

Et même si on parle beaucoup de ces maux du siècle que sont les troubles anxieux et la dépression, ces souffrances « difficiles à comprendre, à déceler », aux symptômes hétérogènes font toujours l’objet d’un stigmate. « Il y a encore beaucoup de honte liée à ça, dit Marie-Ève Milot. C’est lié à l’échec, à l’incapacité de gérer son stress. À la faiblesse ! Et il y a cette pression, surtout, d’aller mieux le plus vite possible. Toute la structure sociale nous impose ça : prendre des médicaments afin de retourner au travail, de reprendre ses activités. C’était important pour nous de ne pas juste axer la pièce sur un individu, mais de montrer le système, la pression sociale. On a décidé de décrire un personnage qui n’a aucune raison apparente de souffrir d’anxiété. »

Ce qui est important dans notre démarche, c’est que le féminisme n’y est pas qu’un thème ; il englobe tout le processus créateur, de l’écriture à la diffusion

S’enfermant dans son appartement le jour de ses trente ans, durant une crise de panique, la protagoniste de Chienne(s) (campée par Marie-Claude St-Laurent) est visitée par le Choeur des pensées fuyantes. Cette forme chorale symbolise la dimension collective, en plus d’incarner concrètement les idées incontrôlables qui submergent l’anxieux. Pour les créatrices, cette façon de se couper du monde représente aussi une « forte résistance » de leur héroïne à une société axée sur la performance.

Le récit fait référence à la photographe palestinienne Nidaa Badwan, qui s’était recluse chez elle, à Gaza, pour créer et protester. « Il y a beaucoup de notre amour de l’art dans la pièce, indique Milot, qui signe la mise en scène. Moi, l’art me fait du bien. Il me sauve, parfois. »

Une cohérence féministe

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent se sont « trouvées » durant leur formation théâtrale et partagent depuis une relation artistique privilégiée. Les comédiennes créent généralement lors de séances d’écriture face à face. « Ça va vite, décrit St-Laurent. Quelqu’un qui nous observerait ne comprendrait pas trop ce qui se passe : parfois, on ressent l’idée de l’autre avant qu’elle ne la dise. [rires] C’est vraiment une complicité particulière. »

Et qu’elles signent une adaptation musicale d’Alice au pays des merveilles pour une école secondaire ou une pièce sur les violences sexuelles chez les ados (Débranchée (Unplugged)), les deux créatrices favorisent toujours une perspective féministe. « Ce qui est important dans notre démarche, c’est que le féminisme n’y est pas qu’un thème ; il englobe tout le processus créateur, de l’écriture à la diffusion », précise Marie-Ève Milot. Ainsi, afin de respecter la conciliation travail-famille pour les membres de l’équipe de Chienne(s), la production a évité les répétitions en soirée.

Plus : en écrivant le texte, elles ont décidé de garder tous les personnages secondaires « non genrés ». Parce que même elles, ont réalisé les auteures, avaient tendance à attribuer à des personnages masculins les rôles de pouvoir… « On a enlevé les genres pour se libérer de nos biais sexistes intériorisés », explique Marie-Claude St-Laurent. Et pour susciter une réflexion sur l’influence de ces déterminismes sexuels. Lors des répétitions, les interprètes (Alexandre Bergeron, Louise Cardinal, Larissa Corriveau, Nathalie Doummar et Richard Fréchette) ont donc essayé différentes possibilités avant que le choix ne soit fixé. « Cela a provoqué des discussions très riches. »

Désobéissance culturelle

Si elles n’ont pas produit de spectacle depuis Cour à scrap en 2012, Marie-Claude St-Laurent et Marie-Ève Milot ont fait beaucoup de recherche et de militantisme féministe. Elles ont écrit La coalition de la robe (Éditions du Remue-ménage) et signé une étude dans la revue Jeu, répertoriant les statistiques très déficitaires de la présence féminine sur scène pour le regroupement Femmes pour l’équité en théâtre (FET).

Un dossier qui s’améliore ? « Je sens qu’il y a une écoute, répond la première. Il se passe énormément de choses qui provoquent des échanges dans tous les milieux. J’ai hâte de voir comment ces changements vont s’incarner. »
 

« Comment, surtout, ça va s’inscrire dans la durée », ajoute sa comparse. Elles poursuivent leur activisme pour la FET, qu’elles s’amusent à nommer « désobéissance culturelle », travaillant notamment sur des conférences à donner dans les écoles. « Il y a quelque chose de très positif à aller dire aux jeunes artistes de désobéir, de ne pas nécessairement accepter [le statu quo]. »

Et l’action, c’est un bel antidote à la peur…

Chienne(s)

Texte de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. Mise en scène de Marie-Ève Milot. Une création du Théâtre de l’Affamée. À la salle Jean-Claude-Germain du 13 au 31 mars.