«Les Marguerite(s)» – Le crime d’écrire

Céline Bonnier prête vie à celles qu’on nomme les témoins. Le visage de la comédienne est filmé et projeté sur des portraits de plâtre incarnant des personnages allant du XIIIe au XXe siècle.
Photo: Caroline Laberge Céline Bonnier prête vie à celles qu’on nomme les témoins. Le visage de la comédienne est filmé et projeté sur des portraits de plâtre incarnant des personnages allant du XIIIe au XXe siècle.

De Virginia Woolf à Marieluise Fleisser en passant par Martha von Geschwitz et Jackie Kennedy, Stéphanie Jasmin et Denis Marleau ont le don de nous faire découvrir ou redécouvrir des femmes occultées par leur époque, incomprises par leur société, fascinantes femmes de chair ou de papier qui, souvent après s’être tenues dans l’ombre d’un ou de plusieurs hommes, entrent dans la lumière, apparaissent sur scène dans toute leur complexité, dans toute leur richesse intellectuelle, philosophique, morale et psychologique.

Avec Les Marguerite(s), Stéphanie Jasmin dessine en quelque sorte le portrait en creux de Marguerite Porete, cette béguine dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle a écrit un livre qui a franchi les siècles, Le miroir des âmes simples et anéanties, un traité de vie spirituelle à l’ampleur et à la beauté fulgurantes, et que celui-ci lui a valu d’être brûlée vive en 1310. À vrai dire, le destin de la mystique à la prose subversive est un superbe prétexte, celui d’une traversée des époques sur le thème inépuisable des femmes qui écrivent, celles-là dont on dit qu’elles sont dangereuses, probablement parce qu’elles nomment, dévoilent, représentent et accusent.

Nous sommes dans l’atelier d’une artiste, celui d’une sculpteure ou d’une marionnettiste, laboratoire immaculé, chambre d’écho au sol recouvert de poussière de plâtre, refuge tout de même percé de deux portes et de deux fenêtres. Dans cet espace vont se déployer entre Marguerite Porete et d’autres Marguerite — de Constantinople, d’Oingt, d’York, de Navarre et Duras — des « liens hypothétiques, réels ou poétiques ». Contrairement à Caryl Churchill, qui avait imaginé dans Top Girls un dialogue entre des femmes de différentes époques, Stéphanie Jasmin juxtapose soigneusement les monologues, de manière à laisser le spectateur établir les relations, constater les troublantes résonances.

Pour incarner le silence de Marguerite Porete, celui qu’elle a choisi d’adopter pendant son procès, mais surtout pour traduire son tumulte intérieur, on a fait appel à Louise Lecavalier. Un peu longues, les interventions de la danseuse et chorégraphe au début et à la fin de la représentation sont néanmoins sublimes. Dans la deuxième partie, Céline Bonnier (qui participe au spectacle en alternance avec Évelyne Rompré) prête vie à celles qu’on nomme les témoins. La comédienne, dont le visage est filmé, le plus souvent en direct, puis projeté sur des portraits émergents du plâtre, glisse tout naturellement du XIIIe au XXe siècle, relève haut la main le défi d’interprétation en exprimant tour à tour la prestance, l’ingénuité, la gravité, la frivolité et la désespérance.

La troisième et dernière portion du spectacle est consacrée à une jeune femme d’aujourd’hui fortement remuée par le traité de Marguerite Porete qu’elle a déniché dans une librairie de seconde main. Brillamment défendu par Sophie Desmarais, le monologue, rendant notamment hommage à Sarah Kane et à Nelly Arcan, évoque de manière poignante, comme l’écrit fort justement Elsa Pépin dans le programme de soirée, ces « femmes d’hier et de maintenant [qui] cherchent toujours à nommer les contradictions de leur vie intérieure, à donner une dimension sacrée à leur passage, quête de transparence qui porte en elles toutes celles qui ont précédé ».

Les Marguerite(s)

Texte : Stéphanie Jasmin. Mise en scène : Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Une coproduction d’Espace Go et d’Ubu. À l’Espace Go jusqu’au 17 mars.