Angela Konrad plonge tête première dans l’ère du paradoxe

Pour la créatrice Angela Konrad, le théâtre fait le pont entre la philosophie et le politique.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour la créatrice Angela Konrad, le théâtre fait le pont entre la philosophie et le politique.

Rencontrer des dramaturges depuis un an, c’est s’initier par la force des choses au transhumanisme, tant ce sujet futuriste semble désormais incontournable sur nos scènes. Après Jean-Philippe Baril Guérard (La singularité est proche) et Dominique Leclerc (Post humains), au tour d’Angela Konrad de se pencher sur cette potentielle « nouvelle révolution de l’humain » apportée par l’hybridation avec la machine, ainsi que sur l’impact de l’intelligence artificielle (IA). En lisant Les robots font-ils l’amour ?, la metteure en scène a senti l’urgence d’adapter cet essai de Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier.

Si elle va renouer avec ses relectures du répertoire dès l’automne prochain (un Tchekhov), la créatrice du récent Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me souhaite aussi explorer des textes non dramatiques, des discours exigeants sur la scène. Pour elle, le théâtre fait le pont entre la philosophie et le politique. « Et le transhumanisme est forcément un sujet à la fois éthique et politique, parce que ça touche à la question du vivant, à la mort, à la reproduction, à la manipulation génétique en vue d’une augmentation du quotient intellectuel des enfants, etc. C’est un enjeu qui parle de ce qu’on est, de ce qu’on va devenir. C’est une étape cruciale, et radicale, de l’évolution de l’humain. »

Et selon Angela Konrad, qui organise en marge du spectacle à l’Usine C une discussion autour du sujet — notamment avec le chercheur en éthique de l’intelligence artificielle Martin Gilbert —, cette révolution annoncée par l’explosion des N.B.I.C. (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et Cognitique) exige un débat tenant compte de toute sa complexité. « On ne peut plus être dans une pensée binaire, dialectique pour approcher un sujet pareil. On est entrés dans l’ère du paradoxe. On ne peut pas être contre, mais on ne peut pas non plus être pour. » Elle cite le « transhumanisme extrémiste », qui désire éradiquer la mort grâce à la fusion avec la machine, mais aussi les progrès extraordinaires de la médecine que ces avancées rendraient possibles.

Ce débat, « extrêmement idéologique et très cadenassé », n’a pas encore franchi la barrière des spécialistes pour rentrer vraiment dans la sphère publique. D’où l’importance pour la professeure, qui nous reçoit dans son bureau à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, de vulgariser et de théâtraliser ce sujet complexe.

Colloque en folie

Dans Les robots font-ils l’amour ?, l’universitaire s’est amusée à dépeindre un colloque, s’appuyant sur des découvertes scientifiques réelles, mais débattues par des experts fictifs. Des personnages écrits pour les mêmes interprètes qui avaient créé Auditions ou Me, Myself and I en 2014 (Dominique Quesnel, Marie-Laurence Moreau, Séphanie Cardi, Philippe Cousineau et Lise Roy) et qui s’inscrivent dans une « série théâtrale ».

La créatrice d’origine allemande a remarqué que la figure de l’intellectuel est absente de la dramaturgie contemporaine québécoise : « On voit rarement des universitaires sur scène, ou alors ce sont des figures servant de faire-valoir pour soutenir une idée. » « Je voulais voir comment les acteurs s’approprient cette matière, ajoute-t-elle. Ce n’est pas facile parce qu’ils ont à la fois la responsabilité de transmettre du contenu scientifique, qui exige une très grande précision, et de donner vie à des personnages. »

Soucieuse aussi de divertir, elle a composé des figures contrastées. De la primatologue « bioconservatrice » à la transhumaniste qui a épousé son robot, en passant par l’artiste cyborg, cet échantillon trace un portrait de l’évolution humaine et pousse les oppositions aux extrêmes.

Et le colloque déraille lorsque ses participants arrivent au bout de ce débat contradictoire. Ils retournent donc à « ce qui nous définit comme humain » : la vulnérabilité, l’aléatoire, la capacité de gérer l’inattendu. L’humanité, soit la solitude, la souffrance ou la quête d’amour, fait alors irruption dans le débat d’idées, et les chercheurs commencent à parler de leur vie privée. Chose impensable dans les colloques en réalité, assure l’universitaire…

L’autre discours qui s’immisce dans le scientifique, c’est un poème de Rilke. « Je trouve Le livre de la pauvreté et de la mort d’une actualité extraordinaire. Cette oeuvre nous parle d’un humain un peu en désarroi, qui cherche une sortie au monde dans lequel il vit. »

Un monde sans limites

En présentant sa pièce en lecture à l’UQAM, Angela Konrad a constaté l’incrédulité de nombreux spectateurs quant aux découvertes scientifiques, pourtant réelles, décrites dans le texte. « C’est extraordinaire : la réalité a rejoint la science-fiction. C’est tellement inconcevable ! »

De la reproduction dans un utérus artificiel à partir d’un code génétique synthétique, ce qui « va produire une nouvelle espèce » de bébés sans parents, à l’éventuel danger posé par d’autonomes « robots tueurs » (bonjour Terminator), contre lesquels même des bonzes de l’IA nous mettent en garde, les perspectives ouvertes sont vertigineuses.

On voit rarement des universitaires sur scène, ou alors ce sont des figures servant de faire-valoir pour soutenir une idée. Je voulais voir comment les acteurs s’approprient cette matière. Ce n’est pas facile parce qu’ils ont à la fois la responsabilité de transmettre du contenu scientifique, qui exige une très grande précision, et de donner vie à des personnages. 

Et l’argent n’est pas une limite puisque des « capitaux privés se substituent maintenant » au financement public. « Les GAFA [Google, Amazon, Facebook, Apple] génèrent des profits mirobolants, du jamais vu dans l’histoire de l’humanité. »

Pour la créatrice, cette révolution porte une charge anxiogène parce qu’elle pose la question de l’impossible. « C’est hallucinant. On est quasiment dans le monde de la psychose, avec certaines possibilités. Comme le dit l’un des personnages : un monde sans contraintes laisse la porte ouverte à toutes les dérives. »

Les robots font-ils l’amour ?

Adaptation et mise en scène d’Angela Konrad. D’après l’essai de Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier. Une coproduction de La Fabrik et Angela Konrad. À l’Usine C du 27 février au 10 mars.