«Le chemin des passes-dangereuses» – Frères de sang

Les comédiens, Félix-Antoine Duval, Alexandre Goyette et Maxime Denommée, sont justes, émouvants, naviguant délicatement entre la caricature et la vulnérabilité, la bravade et l’effondrement. 
Photo: Caroline Laberge Les comédiens, Félix-Antoine Duval, Alexandre Goyette et Maxime Denommée, sont justes, émouvants, naviguant délicatement entre la caricature et la vulnérabilité, la bravade et l’effondrement. 

Après avoir revisité Les muses orphelines en 2013, Martine Beaulne renoue ces jours-ci, toujours chez Duceppe, avec le théâtre de Michel Marc Bouchard, cette fois en empruntant Le chemin des passes-dangereuses, une route en dense forêt qui a été largement fréquentée au cours des vingt dernières années : une soixantaine de productions dans une quinzaine de pays.

Ramenés par un accident de la route sur les lieux du crime, c’est-à-dire au-dessus des grands remous dans lesquels ils ont, quinze ans plus tôt, laissé leur père, poète triste, « ivrogne griffonneux de rimes à cinq cennes » dont ils avaient le plus souvent honte, sombrer sans lever le petit doigt, Carl, Ambroise et Victor vont devoir affronter la vérité. Dans cette poignante cérémonie des aveux, un genre dans lequel Bouchard est passé maître, il est bien entendu question de la place de l’artiste dans la société, de la délicate posture du marginal, mais aussi de condition masculine, d’environnement et même d’identité nationale, des thèmes qui n’ont rien perdu de leur pertinence.

Lors de la création, chez Duceppe, en 1998, Serge Denoncourt avait sorti l’artillerie lourde. D’abord en imaginant avec Louise Campeau un décor aux proportions opératiques, mais aussi en rendant justice au caractère onirique de l’oeuvre en représentant les protagonistes à l’âge adulte et à l’adolescence. Cette fois, les comédiens évoluent, dans de beaux habits, mais pieds nus, sur une falaise d’asphalte conçue par Claude Goyette. Derrière eux, une bande verticale sur laquelle sont projetées des images d’arbres et de cours d’eau.

On ne saurait bien entendu reprocher à Martine Beaulne d’avoir opté pour une scénographie sobre ou même d’avoir fait appel à seulement trois interprètes, mais on doit tout de même déplorer l’absence totale, dans le spectacle qu’elle a élaboré, de cette inquiétante étrangeté qui devrait impérativement épouser les échanges entre les membres de cette fratrie mystérieusement suspendue entre le passé et le présent, la terre et le ciel, la vie et la mort.

Félix-Antoine Duval est Carl, le benjamin, l’employé de Costco sur le point de se marier. Maxime Denommée est Ambroise, le deuxième, le galeriste homosexuel en peine d’amour. Alexandre Goyette est Victor, l’aîné, reboiseur acharné. Les comédiens sont justes, émouvants, naviguant délicatement entre la caricature et la vulnérabilité, la bravade et l’effondrement, mais jamais ne surgit entre eux cette poignante complicité qui est pourtant au coeur de l’oeuvre, cette fraternité faite d’amour et de rage, d’érotisme et de répulsion, de solidarité et de culpabilité. Toujours, malheureusement, une distance subsiste, entre eux comme entre la scène et la salle.

Le chemin des Passes-Dangereuses

Texte : Michel Marc Bouchard. Mise en scène : Martine Beaulne. Au théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 24 mars.