«Amok»: être brûlé par le feu de la passion

Dans cet ambitieux solo, le comédien français incarne en alternance le médecin, la femme qu’il aime, le boy de la femme qu’il aime.
Photo: Andréanne Beaulieu Dans cet ambitieux solo, le comédien français incarne en alternance le médecin, la femme qu’il aime, le boy de la femme qu’il aime.

Alexis Moncorgé était un comédien sans le sou lorsqu’il a lu pour la première fois la nouvelle Amok de Stefan Zweig. À la recherche d’un monologue à monter, il avait épluché la bibliothèque du théâtre parisien, sans trouver de texte qui lui convienne.

Ce n’est que de retour chez lui qu’il se lance dans la lecture de cette nouvelle, qu’il n’a pas encore lue. C’est alors qu’est survenu un « vrai coup de foudre. Je n’ai jamais eu une fascination comme ça pour un texte », dit-il aujourd’hui. Moncorgé, qui n’aime pas la facilité, voyait là la possibilité d’aborder dans son jeu des contrées inconnues, les zones troubles de l’amour et de la folie. Amok ou le Fou de Malaisie, écrite par Zweig en 1922, raconte l’histoire de la rencontre du narrateur et d’un médecin, caché à bord d’un navire qui gagne l’Europe en provenance de l’Asie. Le médecin lui raconte comment il est habité par l’« amok », ou fièvre meurtrière, après être tombé amoureux fou d’une femme, alors qu’il pratiquait en Malaisie. « On voit, dans le texte de Zweig, qu’il voulait descendre dans les tréfonds de l’âme humaine », dit Moncorgé, petit-fils de Jean Gabin, qui s’appelait d’ailleurs, de son vrai nom, Jean Alexis Gabin Moncorgé.

Se plonger

Moncorgé, qui avait alors 28 ans, a engagé toute son âme dans l’adaptation de cette pièce, dont Caroline Darnay signe la mise en scène. Depuis, la pièce lui a valu en France le Molière 2016 de la révélation masculine. En procédant à l’adaptation de la pièce, Alexis Moncorgé a supprimé le narrateur. Et c’est le public lui-même qui fera la rencontre du Fou de Malaisie, sur la scène de la Cinquième Salle de la Place des Arts, transformée pour l’occasion en bateau, et qui écoutera sa confession. Alexis Moncorgé y incarne tous les rôles : celui du médecin, celui de la femme qu’il aime, celui du boy de la femme qu’il aime. « Il y a un crescendo incroyable dans la tension », dit Moncorgé en entrevue.

« Je voulais garder cette ambiance fantasmagorique, dit-il. Le jeu de lumières est très important. Tous les lieux sont présentés, non pas par un décor, mais par un jeu de lumières. On entre dans l’histoire de cet homme où tout bascule, jusque dans son inconscient », dit-il.

Profonde humanité

En travaillant sur le texte, Alexis Moncorgé a remplacé le passé simple par le passé composé. Le Fou de Malaisie « est un homme de 1922 », reconnaît Moncorgé. C’est un homme qui vit à l’époque des colonies et qui parle des autochtones, ou du boy de la femme qu’il aime, en conséquence. Mais au bout du compte, ces deux hommes vouent à la même femme une égale passion. Et c’est là, entre autres, que Zweig démontre sa profonde humanité. En entrevue, Moncorgé souligne aussi la chape de plomb que la société fait peser sur les personnages de Zweig : le médecin qui a fui l’Europe après avoir commis un vol, la femme qui doit se faire avorter après une relation extraconjugale.

On voit, dans le texte de Zweig, qu’il voulait descendre dans les tréfonds de l’âme humaine


Dans sa préface à la première édition française d’Amok, en 1926, Romain Rolland parle de son ami Zweig comme de « l’artiste né, chez qui l’activité créatrice est indépendante de la guerre et de la paix et de toutes les conditions extérieures, celui qui existe pour créer : le poète, au sens goethéen. Celui pour qui la vie est la substance de l’art ; et l’art est le regard qui plonge au coeur de la vie. Il ne dépend de rien, et rien ne lui est étranger : aucune forme de l’art, aucune forme de la vie ».

« C’est un homme qui est profondément humaniste », renchérit Moncorgé. Déjà meurtri par la Première Guerre mondiale, Stefan Zweig, qui est juif, ne survivra pas à la Seconde et se suicidera en 1942, alors qu’il est exilé en Amérique.

C’est la première fois que l’adaptation d’Amok par Moncorgé est présentée de ce côté-ci de l’Atlantique.

Amok

Adaptée et interprétée par Alexis Moncorgé, à la Cinquième Salle de la Place des Arts, du 22 au 25 février