«Minuit»: l’oppression par la langue

La réalité parallèle racontée par «Minuit» ne convainc tout simplement pas.
Photo: Martin Blache La réalité parallèle racontée par «Minuit» ne convainc tout simplement pas.

Créer sur scène un conte d’anticipation, un genre exigeant rigueur et puissance d’évocation, n’est pas une mince affaire. Le monde totalitaire, supposément post-apocalyptique (on n’en connaîtra jamais la genèse) dessiné par Marie-Hélène Larose-Truchon ne manque pas d’étrangeté, avec sa mise au ban du passé, de la mémoire ancestrale et d’un vocabulaire coloré, au profit d’une langue utilitaire. Malheureusement, cet univers peine à s’incarner dans le spectacle pauvre et plutôt lugubre qu’en tire cette coproduction entre deux compagnies de l’Estrie, et qu’on présente au public, notamment adolescent, de Fred-Barry.

Minuit est centré sur trois générations de femmes qui résistent, chacune à leur manière, à la dictature amnésique des « Caporeux ». La grand-mère (Jasmine Dubé), qui doit se cacher d’un régime se méfiant des vieux et de leur savoir défendu, transmet à La Petite (Aurélie Brochu Deschênes, fraîche, en dépit de tout) une liste de mots et d’expressions interdits, en voie de disparition. Tandis que Minuit (Sarianne Cormier) amadoue les oppresseurs à travers des activités nébuleuses — elles l’étaient pour moi, en tout cas. Quant au pouvoir supposément tyrannique, le seul représentant qu’on en verra est L’Ange-Chevalier (Guillaume Rodrigue), un jeune peut-être pas si endoctriné qu’il apparaît.

Dans ce texte auquel le jury du prix Gratien-Gélinas a accordé une mention spéciale en 2013, on peut donc voir un écho à certaines tendances lourdes de notre époque : l’âgisme, le présentisme, l’amnésie d’un monde obsédé par la nouveauté, le culte du profit (« time is money », y répète-t-on) aux dépens de la culture. Hommage sincère à la langue de sa grand-mère, la pièce de Marie-Hélène Larose-Truchon n’est pas dépourvue de bonnes idées.

Mais l’univers inventé qu’elle dépeint reste somme toute assez vague. Il me semble notamment qu’un monde défini par la langue devrait être porté par une écriture plus forte. Entre le langage robotique de L’Ange-Chevalier et les expressions, pittoresques (« m’a dire comme on dit » et autres « wo les moteurs »), mais franchement bénignes, sinon triviales déclinées par La Petite, tout ça porte plus à faire sourire par sa naïveté qu’à inquiéter.

Déployée sur scène, dans un décor peu inspirant, avec un jeu inégal et dans une incarnation pour tout dire plutôt ennuyeuse et longuette, la réalité parallèle racontée par Minuit ne convainc tout simplement pas.

Minuit

Texte : Marie-Hélène Larose-Truchon. Mise en scène : Lilie Bergeron. Coproduction : Le Petit Théâtre de Sherbrooke et Théâtre du Double signe. À la salle Fred-Barry, jusqu’au 24 février.