«Partout ailleurs»: apprivoiser les émotions

Rébecca Déraspe met en scène l’émotion à l’état brut, celle qui n’a pas encore été formée, peaufinée par les codes sociaux.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Rébecca Déraspe met en scène l’émotion à l’état brut, celle qui n’a pas encore été formée, peaufinée par les codes sociaux.

Fascinée par le thème de la rencontre entre les humains, et plus spécialement par les rapports parfois houleux et cahoteux qui en découlent, l’auteure Rébecca Déraspe rejoue ce thème tout en explorant celui de la résilience dans Partout ailleurs, une nouvelle création du Théâtre de l’Avant-Pays.

L’histoire est toute simple. C’est celle d’une petite fille de neuf ans, Mia, qui vit un conflit à l’école avec ses amis. Mais, plutôt que d’affronter le problème, la fillette préfère partir. Partout ailleurs, pour autant que ce ne soit pas ici. Un ailleurs fantasmé, bien sûr, fantasme dans lequel elle s’imagine quitter sa maison, aller voir le monde. Rébecca Déraspe raconte en entrevue qu’elle a voulu approfondir cette part d’ombre, découvrir quels sont les outils de résilience disponibles quand il devient impossible de communiquer avec l’Autre. « Nous, adultes, on a vécu plein de situations qui nous ont appris à marcher sur notre orgueil. Quand on fait face à un problème, on sait dans quelle boîte à outils aller piger. Mais à neuf ans, quand tu rencontres une première crise, tu ne connais pas tes outils, alors c’est plus ardu de s’excuser, de gérer tout ça. »

Cette fuite en avant sous-tend le thème plus englobant du passage de l’enfance à l’adolescence, « de cette difficulté qu’ont les enfants de neuf ans à se situer dans le spectre de l’enfance », explique Déraspe. « Je crois que le conflit que Mia vit avec ses amis part de cela. Elle amène son toutou à l’école et ils se moquent d’elle. Ça crée une tension avec l’Autre, mais aussi avec elle-même. Est-ce qu’elle a le droit d’avoir un toutou ? Et à quel âge tu deviens un préadolescent, puis un adolescent ? Quel est son niveau d’enfance, à Mia ? »

L’ombre comme langage

Si le texte permet de raconter le voyage qui conduira à la résilience, les jeux d’ombres qu’apportent la mise en scène de Dinaïg Stall tout comme la scénographie de Julie Vallée-Léger explorent tout le côté métaphorique du sujet. « L’ombre devient la projection de ce qui se passe à l’intérieur de la petite, explique Déraspe. C’est Mia-Mia, l’amie imaginaire de l’héroïne, qui va gérer l’ombre. Elle va projeter tout ce qui se bouscule et bouillonne dans le coeur de Mia, elle va l’aider à reconstruire le fil de l’événement et le fil émotif qui va régir ses relations avec ses amis et ses parents et, ainsi, l’aider à traverser de façon positive ce moment-là. »

C’est une première expérience en théâtre d’ombres pour Rébecca Déraspe, qui y voit un niveau d’évocation très riche, un non-dit qui permet d’aller plus loin dans le sentiment. Entourée de Stall et de Vallée-Léger, habituées à cette forme d’art, Rébecca, qui est plus que fière du résultat final, souligne l’esprit de collectivité qui a permis à la pièce d’être ce qu’elle est. « On s’est rencontrées comme créatrices. Et il y a beaucoup de texte qui s’est écrit en salle de répétition. Marie-Christine Lê-Huu — directrice artistique du Théâtre de l’Avant-Pays — a aussi collaboré à la conception. On a rêvé ce projet-là ensemble. Et j’ai l’impression que les formes d’art dialoguent entre elles, que tous les niveaux de création se rencontrent. Il y a l’ombre, la musique, qui est très, très forte, la scénographie qui représente la sensibilité du personnage… Tout se répond très bien. C’est moi qui fais l’entrevue, mais c’est très collectif comme production. »

Avec Partout ailleurs, l’auteure met en scène l’émotion à l’état brut, à l’état pur, celle qui n’a pas encore été formée, peaufinée par les codes sociaux. Ainsi, c’est une porte ouverte sur l’introspection qu’elle offre aux enfants, mais, plus encore, sur cette importance, ajoute-t-elle, d’avoir « le courage de rester, de faire face à ce qui nous bouscule, nous dérange, et surtout aux émotions que nous n’aimons pas ».

Partout ailleurs

Texte de Rébecca Déraspe, mise en scène de Dinaïg Stall. Avec Marie-Ève Bérubé et Marianne Dansereau. Scénographie et costumes de Julie Vallée-Léger. Une production du Théâtre de l’Avant-Pays, présentée à la Maison Théâtre du 26 janvier au 9 février. Pour les jeunes de 7 à 11 ans.

1 commentaire
  • Jacques de Guise - Abonné 25 janvier 2018 12 h 43

    Félicitations...

    ...pour avoir mis en forme et en scène un tel projet, car l'école québécoise - trop occupée à s'occuper de la transmission des savoirs constitués - n'accorde pas l'importance qu'il faudrait à ces moments cruciaux de la vie que sont le passage de l'enfance à l'adolescence et le passage de l'adolescence à la vie de jeune adulte. Pourtant plusieurs y laissent des plumes et beaucoup plus encore.

    Personnellement, j'y ai laissé beaucoup plus que des plumes dans ce passage de l'adolescence à la vie de jeune adulte. J'y ai laissé de nombreuses années totalement perdues, car l'expérience vécue sans les outils essentiels - (que le savoir scolaire dans sa forme actuelle ne permet pas de construire et que le milieu familliale ne m'avait pas permis de construire) - est sérieusement néfaste et destructrice aux nombreux effets pervers.