NICE TRY, ou l’art du risque artistique minute

Marie-Philip Lamarche et Alexa-Jeanne Dubé ont fondé les soirées NICE TRY (belessai), où les artistes doivent composer un numéro en quelques heures.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie-Philip Lamarche et Alexa-Jeanne Dubé ont fondé les soirées NICE TRY (belessai), où les artistes doivent composer un numéro en quelques heures.

Qu’est-ce qu’une prise de risque artistique ? Si les réponses sont nombreuses, Alexa-Jeanne Dubé, directrice artistique et cofondatrice avec Marie-Philip Lamarche des soirées NICE TRY (belessai), avance la sienne : « Je trouve que les artistes sont souvent dans la performance. Le milieu est si précaire, tout ce qu’on fait doit être bon, pertinent, comme si on jouait notre réputation à chaque fois », commente la comédienne et réalisatrice. « Je trouve ça très malsain. Je ne pense pas que la création et la créativité puissent vivre dans ce genre de stress. » Elle propose donc un autre stress en antidote, celui de l’urgence, de la création minute hyperspontanée. « Dans l’urgence, il y a un plaisir ; et on se juge moins, on y va et let’s go ! » Bienvenue à NICE TRY.

Ce banc d’essai invite depuis février 2015 des artistes de la danse, du cinéma, du théâtre, de la littérature, de la performance ou des arts visuels à composer en quelques heures un numéro d’une dizaine de minutes. Les règles sont claires, prenons celles de la 10e édition de vendredi prochain : huit créateurs devront collaborer avec six comédiens — pour cette soirée-là spécialement, la contrainte vient de la distribution, faite de trois duos homme-femme de trois générations différentes. L’identité des interprètes ne sera dévoilée aux créateurs que 48 heures avant le spectacle. Les acteurs auront préalablement trouvé deux contraintes de création qu’ils souhaitent explorer, désirs ou fantasmes artistiques. Chaque créateur tirera au sort l’une de ces contraintes et devra broder de là, ne bénéficiant que de quatre heures de répétition en studio. Les résultats forgeront une soirée cabaret à l’Usine C.

Je trouve essentiel d’essayer de casser un peu toutes les p’tites gangs, théâtre d’un bord et danse de l’autre, de mélanger tout le monde

« On essaie de mélanger les jeunes artistes de la relève et ceux qui sont établis, pour briser les cloisons. Il suffit de demander, et tu te rends vite compte que les gens sont willings », explique Mme Dubé. Elle aime aussi pousser le mélange des disciplines. « Des fois, je trouve ça ridicule de voir à quel point il n’y a pas de rencontres entre les différents arts. Je trouve essentiel d’essayer de casser un peu toutes les p’tites gangs, théâtre d’un bord et danse de l’autre, de mélanger tout le monde. En gang fermée, on se retrouve souvent à travailler avec les mêmes gens, de la même manière, dans les mêmes sillons. Ça fait du bien [de forcer des croisements]. J’aimerais ça aussi mélanger les anglophones et les francophones. »

Ces rencontres artistiques ne demeurent pas que le feu d’un instant : plusieurs oeuvres sont nées déjà de premiers coups de sonde NICE TRY. Nommons La singularité est proche de Jean-Philippe Baril Guérard, C’est qui dans la tente ? de Florence Longpré, Hexakosiohexekontahexaphobie d’Ines Talbi. Et Alice Ronfard, Jérémie Niel, Sarianne Cormier et Jean-Simon Traversy poursuivent, en répétition, des projets inspirés également de leur participation à la soirée.

Esquisses et premiers jets

Les ratages, les flops sont-ils nombreux, dans ce genre de contexte extrême ? « C’est vraiment étonnant, s’exclame Marie-Philip Lamarche. Je ne suis pas capable de nommer un seul numéro où on a fait “iiiiiiiiiiish !”. Il y a des trucs moins forts que d’autres, forcément, mais jamais hors de leur élément dans le contexte de la soirée. » On y trouve des premiers jets, des fragilités, des « trucs parfois hypersimples, mais qui marchent vraiment bien », mais peu de pétards mouillés, selon les organisatrices. Alexa-Jeanne Dubé croit que c’est aussi parce qu’elles ont développé l’art de bien choisir les créateurs. « On a une direction artistique. Contrairement à des événements comme Kino ou le Fringe, ouverts à tous, on voulait une tout autre formule, plus orientée, en invitant des gens dont le travail nous rend curieux » et qui semblent avoir les nerfs pour bien réagir au stress imposé.

Résultat ? Des soirées courues, un public qui y vient et revient. « Il y a 200 ou 300 personnes chaque fois », commente Alexa-Jeanne Dubé. « Je ne sais pas trop qui ils sont : beaucoup de jeunes, jeune vingtaine. Je pense que la forme cabaret y est pour quelque chose. On vend de la bière, les spectateurs peuvent se lever pendant les présentations, il y en a qui s’assoient par terre à même les estrades. C’est très détendu, décomplexé, pas bourgeois, vraiment du théâtre populaire. Et dans cet esprit, avec les délais de création très serrés, c’est comme si naissait tout de suite une empathie du public, une espèce d’amour et d’admiration pour les artistes » qui s’investissent. Les deux fondatrices soulignent l’importance de la collaboration de l’Usine C, qui offre la salle. « On n’aurait JAMAIS pu se permettre de louer un théâtre tous les trois mois. L’Usine C est un collaborateur essentiel, qui fait partie de notre recette gagnante, et qui fait aussi que les gens veulent participer. » Et le diffuseur offre aussi une résidence de deux semaines, remise chaque saison à un artiste de la relève qui a participé.

Pour cette édition, tenteront un bel essai le metteur en scène Frédéric Dubois, la chorégraphe Helen Simard, la dramaturge et comédienne Gabrielle Lessard, l’artiste multidisciplinaire Belinda Campbell, la metteure en scène et comédienne Marie Charlebois, le metteur en scène Marie Charlebois et deux autres créateurs qui n’étaient pas encore dévoilés au moment d’écrire ces lignes.

Nice Try (belessai)

10e soirée de création spontanée, à l’Usine C, le 12 janvier