Dramaturge au long cours

L’auteure Carole Fréchette a accueilli «Le Devoir» chez elle, dans son magnifique antre du Plateau.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteure Carole Fréchette a accueilli «Le Devoir» chez elle, dans son magnifique antre du Plateau.


Il couvre près de trois décennies, aligne une quinzaine de pièces traduites en 17 langues et est plébiscité par de prestigieux prix. Ce n’est pourtant qu’en janvier 2018 que paraîtra une première étude livresque consacrée au théâtre solo de Carole Fréchette. Belle occasion pour une rencontre avec l’auteure, qui nous accueille chez elle, dans son magnifique antre du Plateau.

La dramaturge se dit reconnaissante de cet intérêt (« Cela met des concepts sur des choses que je fais de façon intuitive »), même si elle lit peu d’ouvrages théoriques, afin de protéger sa démarche instinctive. Un théâtre sur le qui-vive analyse en long et en large sa « voix unique ». Son théâtre loge « entre l’introspection et le monde, entre l’intime et le social, le jeu et la conscience du jeu », résume l’auteure. Dans une position mitoyenne qui reflète la nature nuancée de Carole Fréchette, bien éloignée de l’actuelle tendance aux certitudes polarisées, qui la désespère.

Ses deux pièces en ébauche (avec son amie l’auteure Lise Vaillancourt, elle oeuvre aussi à transformer des extraits de leur correspondance en un petit spectacle, qui mettrait en jeu une réflexion concrète sur l’écriture) dialoguent d’ailleurs « avec le radicalisme, les positions tranchées ». Dans Ismène, un court monologue écrit pour le festival de lectures Paris des femmes en janvier 2016, elle donne la parole à la soeur modérée de la radicale Antigone, l’héroïne de Sophocle admirée pour sa bravoure. « Est-ce qu’il y a un courage dans le compromis ? » demande-t-elle dans ce texte qu’elle s’affaire à développer plus longuement.

L’autre pièce en processus d’écriture, Nassara (« femme blanche » en langue moré), est née d’un « grand choc » émotif que Carole Fréchette a ressenti lors de deux séjours au Burkina Faso. Et la violence du monde réel s’est invitée malgré elle dans son récit intime. « Les enjeux du monde sont tout le temps dans ma tête, mais je les aborde toujours par le petit bout de la lorgnette. » Sa dernière création montréalaise, Je pense à Yu (Théâtre d’Aujourd’hui en 2012), témoignait déjà de cette tension entre trame personnelle et politico-sociale.

« C’est drôle parce que je ne me sens pas du tout compétente, d’une certaine façon, pour parler du monde. Je pense que c’est très féminin : on ne se sent jamais assez compétente pour parler des grands enjeux. » Avoir une grande soeur qui a été vice-secrétaire générale de l’ONU (Louise Fréchette) n’aide pas… « Je m’intéresse beaucoup à la politique, mais moi, il faut que ça passe par ma sensibilité. »

Ici, pas comme ailleurs

D’une version japonaise de Jean et Béatrice à un Collier d’Hélène joué à Jérusalem-Est par des Palestiniens (un événement qui l’a beaucoup émue), le caractère universel de ses fables ne cesse pourtant de s’imposer. « Je dois toucher à quelque chose de fondamental des relations humaines. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement que par le fait que mes pièces abordent toutes la difficulté de vivre. »

C’est drôle parce que je ne me sens pas du tout compétente, d’une certaine façon, pour parler du monde. Je pense que c’est très féminin : on ne se sent jamais assez compétente pour parler des grands enjeux

En France, constate-t-elle, sa dramaturgie « pénètre partout ». Dans les théâtres (dont deux nouvelles productions de La peau d’Élisa prochainement, à la Manufacture des Abbesses et au Festival d’Avignon) bien sûr, mais aussi dans les écoles, et beaucoup dans le réseau du théâtre amateur. « Ce n’est pas très valorisé, mais ça me fait extrêmement plaisir. » Une preuve que son oeuvre est significative pour les gens.

Ce qui rend d’autant plus incompréhensible sa diffusion au Québec : ses pièces ont été « très peu » montées dans la capitale et n’ont fait l’objet d’aucune reprise à Montréal. De plus, Fréchette attend toujours une production locale de son récent Small Talk, créé en 2014 pour le Théâtre du Peuple, dans les Vosges.

« C’est un sujet difficile pour moi. Depuis le début, je me demande ce qui se passe. Ne suis-je pas en adéquation avec ma société ? » L’auteure des Quatre morts de Marie, qui mène une belle carrière, ne veut pas paraître se plaindre, mais c’est visiblement une blessure. « La réception de mon théâtre ici, c’est ce qui compte le plus pour moi. »

Audace et résistance

Le chercheur Gilbert David, qui dirige l’ouvrage consacré à sa théâtrographie, avance comme hypothèse explicative la « résistance » à une forme qui, sous ses apparences accessibles, révèle une complexité. « C’est vrai que je fais un théâtre concret mais pas réaliste, qui n’est pas si évident à incarner. » Son oeuvre, qui contient peu de repères identitaires québécois visibles, se distingue peut-être d’une tradition de théâtre plus ancré.

Elle se demande aussi si son choix, radical, de se joindre pendant sept ans au collectif d’intervention Théâtre des Cuisines, en 1973, ne l’a pas campée d’emblée dans une position d’« outsider ». Des origines féministes dont, durant les décennies suivantes, « il ne fallait pas trop parler. Moi-même, je tenais beaucoup à faire ma place en dehors de ça. Parfois on me disait : c’est parce que tu es une femme que tu as du mal à faire jouer tes pièces, et c’est comme si je ne voulais même pas évoquer cette possibilité-là. »

Aujourd’hui, constatant avec une certaine fierté qu’elle est l’une des aînées des dramaturges québécois actifs, Carole Fréchette se réjouit du foisonnement de voix féminines et de la pression exercée par le groupe Femmes pour l’équité en théâtre sur les programmations. « Je trouve formidable l’audace de ces femmes, qui envahissent les territoires de toutes les façons. Cela a pris du temps… »

Carole Fréchette, dramaturge. Un théâtre sur le qui-vive

Sous la direction de Gilbert David, Nota Bene, coll. « Études culturelles ». En librairie le 8 janvier.