«Fredy» envers et contre tous

La dramaturge Annabel Soutar annonce qu’elle a l’intention de traduire la pièce en anglais pour la jouer au Canada anglais.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La dramaturge Annabel Soutar annonce qu’elle a l’intention de traduire la pièce en anglais pour la jouer au Canada anglais.

Fredy, produite par Porte Parole, n’a pas fini de faire jaser. Cette pièce documentaire qui enquête sur les circonstances entourant la mort de Fredy Villanueva a déjà fait couler beaucoup d’encre l’an dernier. Elle reprend l’affiche ce mois-ci à La Licorne, avec une nouvelle distribution et des modifications. Jouée à guichets fermés la première fois, elle fera ensuite une tournée dans les maisons de la culture, notamment celle de l’arrondissement de Montréal-Nord, où se déroule l’action, ce qui n’est pas sans rouvrir de vieilles blessures mal cicatrisées.

La mère de Fredy Villanueva, Lilian Madrid Villanueva, s’oppose depuis longtemps à la diffusion de cette pièce écrite par Annabel Soutar, qui utilise, dit-elle, son drame personnel à des fins de divertissement. « Lilian n’est pas d’accord avec le fait que la pièce continue à être présentée », explique Alexandre Popovic, de la Coalition contre la répression et les abus policiers, qui est en contact régulier avec Lilian Madrid Villanueva.

Contactée par Le Devoir par le truchement de la Coalition, Lilian Madrid Villanueva dit qu’Annabel Soutar « fait n’importe quoi pour continuer la pièce ».« Elle ne respecte pas ma décision. Fredy, c’est mon fils. C’est pas un chien qu’elle peut utiliser pour faire n’importe quoi. »

Dialogue difficile

De son côté, Annabel Soutar, qui assume aussi la direction artistique des productions Porte Parole, indique que la pièce a été jouée à guichets fermés l’an dernier et qu’elle a encore un public qui l’attend. « On avait des listes d’attente » de gens qui voulaient voir la pièce, dit-elle. « Il fallait la remonter. […] Il faut toucher le public. »

La compagnie Porte Parole qui, par son mandat, veut porter la parole d’autrui, en vient à voler la parole d’autrui

 

Pour la dramaturge, la pièce est « une plateforme » pour « un dialogue franc et ouvert sur le profilage racial et tout le système de justice ». Annabel Soutar annonce d’ailleurs qu’elle a l’intention de traduire la pièce en anglais pour la jouer au Canada anglais. « C’est un sujet important », dit-elle.

Ce n’est pas d’hier que les relations sont rompues entre Lilian Madrid Villanueva et Annabel Soutar, mais depuis le retrait de la pièce du comédien Ricardo Lamour, qui était proche de la famille et qui exprimait son propre point de vue et celui de la famille dans la pièce. Rappelons que Fredy est basée sur le drame qui a coûté la vie au jeune Fredy Villanueva, citoyen de Montréal-Nord, mort à 18 ans sous les balles du policier Jean-Loup Lapointe. Récemment, la requête déposée par la Coalition contre la répression et les abus policiers pour déposer une plainte privée afin de poursuivre Jean-Loup Lapointe au criminel dans cette affaire a été rejetée par le tribunal.

[Fredy est] une plateforme pour un dialogue franc et ouvert sur le profilage racial et tout le système de justice

 

De son côté, le comédien Solo Fugère, qui jouait dans la pièce l’an dernier, y est allé cette semaine d’une lettre ouverte diffusée sur la plateforme Médium pour dénoncer la reprise de cette pièce sans l’accord de la famille. Ce faisant, « la compagnie Porte Parole qui, par son mandat, veut porter la parole d’autrui, en vient à voler la parole d’autrui », écrit-il dans cette lettre.

Impliquée au tout début du processus de création de la pièce, en 2010, Lilian Madrid Villanueva s’est ensuite retirée du processus, après qu’Annabel Soutar eut décidé d’exprimer aussi le point de vue de Jean-Loup Lapointe sur scène, explique Solo Fugère. La famille a cependant toléré la diffusion de la pièce, jusqu’à ce que le comédien Ricardo Lamour se retire, à la toute fin de la production, arguant qu’il n’était pas à l’aise avec la position d’Annabel Soutar dans ce dossier. Subséquemment, une pétition réclamant le retrait de la pièce a été signée par 370 personnes « contre un tel processus documentaire et les façons de faire de Porte Parole ».

Une pièce dure à porter

Toujours selon Solo Fugère, des rencontres auraient été ensuite prévues entre la famille Villanueva et Annabel Soutar pour décider de la marche à suivre pour la suite. Mais Annabel Soutar aurait décidé unilatéralement de poursuivre avec une reprise de la pièce : « Les choses n’ont pas été respectées », dit-il.

Lui-même, qui a joué dans la première mouture de la pièce, relève que c’est une pièce « extrêmement difficile à porter ». Il faut « rencontrer le public tous les soirs pour parler de ses enjeux. C’était plus facile avant, quand la famille tolérait la pièce. Mais maintenant qu’elle ne la tolère plus », il ne souhaite plus faire partie de la distribution.

Il n’est pas le seul. Seulement deux des sept acteurs qui composaient la distribution de Fredy l’an dernier seront de retour cette année. Annabel Soutar a aussi dû modifier la fin de la pièce, qui mettait en scène Ricardo Lamour énonçant la position de Lilian Madrid Villanueva dans cette affaire.

Autre élément nouveau cette année, la pièce est programmée notamment à la Maison de la culture de Montréal-Nord, où se sont passés les tragiques événements de la mort de Villanueva.

« C’est un dossier qui demande beaucoup de sensibilité », reconnaît à ce sujet la mairesse de Montréal-Nord, Christine Black. Reconnaissant que des tensions traversent la communauté des citoyens de Montréal-Nord, la mairesse croit que celles-ci peuvent s’exprimer dans « des activités comme la pièce et comme la médiation culturelle qui suit la pièce ».

La mairesse dit par ailleurs « faire confiance aux Nord-Montréalais » et à leur capacité à gérer ces tensions. Elle ajoute que Montréal-Nord est un quartier qui a beaucoup évolué depuis la mort de Villanueva. Montréal-Nord n’est pas une communauté repliée sur elle-même, dit-elle.

Fredy

Une pièce d’Annabel Soutar, au théâtre La Licorne du 18 au 22 décembre. Elle sera par la suite présentée dans trois maisons de la culture (Ahuntsic le 17 mars, Frontenac le 20 mars et Montréal-Nord le 23 mars) et à l’Usine C du 26 au 29 mars. Les représentations seront diffusées en (audio) pour une écoute en direct sur Internet.

1 commentaire
  • François Genest - Abonné 18 décembre 2017 09 h 42

    Dans quelle tradition se situe la démarche de Porte Parole?

    Le théâtre documentaire contemporain est en filiation directe avec le théâtre politique d'Erwin Piscator et le théâtre épique de Bertolt Brecht. Dans les années 1960 et 1970, le théâtre documentaire refondé théoriquement par Peter Weiss était résolument engagé, socialiste, anti-militariste. On mettait en scène des opprimés pour donner une voix aux sans-voix. Après la chute du communisme d'État, en 1989, le théâtre politique s'est diversifié. Selon Bérénice Hamidi-Kim, qui étudie le théâtre politique en France, on observe des pôles d'attraction (des "cités du théâtre", selon elle) qui diffèrent selon les perspectives adoptées : le postpolitique a renoncé à la transformation polique et se borne aux constats, l'oecuménique (comme le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine) défend une vision transcendante et démocratisante, et il existe d'autres pôles encore. Aux États-Unis, là où a étudié Soutar, le théâtre documentaire semble resté plus proche d'une perspective de changement politique. Où se situe Porte Parole dans ce panorama?