«Vu du pont» — Seulement la vérité

En interprétant avec une belle retenue la fatigue et la folie, Maude Guérin et François Papineau donnent tout de même une profondeur à leurs personnages.
Photo: Yves Renaud En interprétant avec une belle retenue la fatigue et la folie, Maude Guérin et François Papineau donnent tout de même une profondeur à leurs personnages.

Plusieurs enjeux marquants de l’actualité trouvent écho dans Vu du pont. Dans cette pièce écrite en 1955 par Arthur Miller, il est question entre autres d’immigration illégale, de rapports entre les sexes « qui appartiennent à une autre époque » et de relation de pouvoir entre un homme et une jeune femme, qui serait elle-même peut-être responsable de son malheur. Sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal évite les rapprochements appuyés. La metteure en scène mise plutôt sur le déroulement de l’histoire, mais peine à donner du relief à cette tragédie moderne.

Travaillant sur les quais, Eddie Carbone rentre chaque soir épuisé dans sa maison de Brooklyn, mais heureux de retrouver sa nièce Catherine, qu’il élève comme sa propre enfant avec sa femme, Béatrice. En quête d’un meilleur avenir, deux frères italiens sont accueillis par cette famille en apparence heureuse, mais dont le vernis commence à craquer. L’amour naissant entre Catherine et l’un des frères fait réagir Eddie, dont la tendance protectrice vire rapidement à l’obsession, jusqu’à éveiller les soupçons de sa femme. Les passions de chacun prennent de l’ampleur, l’irréparable est commis, et la vérité se révèle finalement.

Cette vérité révélée, qui devrait constituer la catastrophe de cette tragédie, tombe toutefois un peu à plat. Même si Pintal se concentre sur la force du récit en proposant un espace sobre, peu d’accessoires et un rythme soutenu, elle en investit très peu le sous-texte et les sous-entendus. La mise en scène trahit par moments le comportement défensif d’Eddie et le besoin d’affection de Béatrice, mais ne se permet pas de fouiller plus largement les paradoxes des personnages, les erreurs et les faiblesses qui motivent l’entièreté de l’histoire. Comment accéder à la part tragique de la pièce, cette mécanique étouffante de l’implacable annoncée par le coryphée, si les personnages jouent uniquement franc-jeu ?

Il devient alors difficile de projeter sur les personnages l’intensité de leurs destins. On peut deviner les réseaux de tensions qui les amplifient, mais ils marquent rarement les dialogues, les présences en scène et les jeux de regards. En interprétant avec une belle retenue la fatigue et la folie, Maude Guérin et François Papineau donnent tout de même une profondeur à leurs personnages. De beaux malaises trouvent leur place, et quelques images fortes naissent d’une mise en scène calculée. Mais en fin de compte, la faible part d’ombre de la représentation donne très peu d’élan à la vérité pour qu’elle se révèle avec force, et bien peu de poids aux conséquences qui en découlent.

Vu du pont

Texte d’Arthur Miller dans une traduction de Maryse Warda. Mise en scène de Lorraine Pintal. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 9 décembre, puis en tournée au Québec à l’hiver 2018.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 novembre 2017 03 h 55

    Pas d’accord

    Semble-t-il, il y a deux ‘Vue du pont’ au TNM.

    Celle que j’ai vue samedi dernier était une excellente traduction d’un texte puissant d’Arthur Miller porté par un groupe d’acteurs qui incarnent parfaitement leurs rôles.

    Ce drame m’a parlé d’amour possessif, de domination, de préjugés, d’aveuglement, de trahison, de haine et de sang.

    La mise en scène de Lorraine Pintal, précise comme le mécanisme d’une pièce d’horlogerie suisse, ne m’a offert aucun répit, rivé à mon siège jusqu’au paroxysme de violence qui termine la pièce.

    Bref, c’est une des meilleures productions théâtrales que j’aie vue depuis longtemps et je n’hésite pas à la recommander vivement aux lecteurs du Devoir.