«L’hôpital des poupées» ou développer sa pensée critique

La mise en scène épurée, signée Jean-Philippe Joubert, participe finement à l’ode à la réflexion de la pièce.
Photo: Vincent Champoux La mise en scène épurée, signée Jean-Philippe Joubert, participe finement à l’ode à la réflexion de la pièce.

Quelques classes de maternelle et de première année s’agglutinent dans la salle d’accueil du Théâtre les Gros Becs pour assister à la première de L’hôpital des poupées, toute nouvelle création de la compagnie Nuages en pantalon. Ça bourdonne ferme, ça bouge en attendant le moment d’entrer dans la salle.

Alors qu’une fillette en profite pour perdre une dent et qu’une autre raconte ses exploits de karaté, une question est lancée par un petit bonhomme à sa professeure : « Est-ce qu’on est arrivés ? » Toute petite question pour l’oreille adulte, qui lui répondra de façon assez expéditive, mais combien grande pour cet enfant. Il est bien quelque part, mais où ? Il n’y a pas de scène, ni de comédien devant lui.

Le doute, la réflexion, voilà justement l’essence du propos qui sous-tend cette pièce adaptée librement du roman d’Ann Margaret Sharp The Doll Hospital par Isabelle Hubert. Dominique (Mélissa Merlot) coule des jours heureux avec sa poupée Rose. Armure contre sa gêne, audacieuse, son double lui permet d’avancer, d’explorer des zones qu’elle-même n’oserait pas braver. Du moins, c’est ce qu’elle croit jusqu’à ce que Rose se fracture la tête lors d’une chute laissant un trou béant sur son crâne. À l’intérieur, le vide, le néant. Plus personne ne parle alors pour Dominique. Le passage à l’hôpital ramènera sa Rose en un morceau, mais la relation ne sera plus jamais la même. À partir de ce moment, la fillette affrontera seule le monde, plus forte, plus armée vis-à-vis de l’inconnu qu’elle avait en horreur. À travers ces questionnements, l’auteure exprime aussi ce passage de la petite enfance à l’enfance, cette traversée faite d’apprentissages.

Laisser la place au doute

La mise en scène épurée, signée Jean-Philippe Joubert, participe finement de cette ode à la réflexion. Sur un fond noir, quelques boîtes de couleur s’allument tour à tour, laissant apparaître des bribes de personnages joués par Nicolas Drolet et Sonia Montminy : les mains du père tenant sa tasse de thé, le volant de la voiture conduite par la mère, les pieds impatients du frère Olivier, et plus encore. C’est tout le quotidien de Dominique qui est ainsi évoqué ici. « Y a des acteurs qui n’étaient même pas là ! », lancera d’ailleurs un enfant à la sortie du spectacle. La réflexion opère.

La suggestion, cette façon de montrer sans identifier clairement, semble participer en quelque sorte de cette part d’ombre, de ce qui nous échappe et qui reste sans réponse. Mais elle permet aussi et surtout de laisser toute la place à la fillette et à ses questions qui surgissent et qui trouvent écho dans ces cases colorées. Aucun détail superflu ne vient ainsi entraver cette prise de conscience.

À aucun moment le décalage entre l’adulte qu’est la comédienne Mélissa Merlo et l’enfant qu’est Dominique ne dérange le jeu. Le ton juste, entre naïveté et profondeur, le phrasé clair, les costumes simples nous plongent sans effort dans la tête de cette petite. À preuve, si les écoliers dans la salle avaient quelques envies bien naturelles de bouger, la plupart étaient réceptifs à ce qui se déroulait devant eux et tentaient de répondre haut et fort aux mille et une questions de Dominique.

L’hôpital des poupées

Texte : Isabelle Hubert. Mise en scène : Jean-Philippe Joubert. Interprètes : Mélissa Merlo, Nicolas Drolet et Sonia Montminy. Une production de la compagnie Nuages en pantalon, 4 ans et plus. Présentée au Gros Becs jusqu’au 26 novembre puis à la Maison Théâtre en février.