«L’état de siège» — Un peuple à genoux

Résolument politique, et même engagée, la pièce met en garde avec vigueur, elle incite au courage et à l’amour, mais tout en flirtant avec le didactisme.
Photo: Jean-Louis Fernandez Résolument politique, et même engagée, la pièce met en garde avec vigueur, elle incite au courage et à l’amour, mais tout en flirtant avec le didactisme.

Le Théâtre français du Centre national des arts reçoit de la grande visite ces jours-ci. Après Ann Arbor, Berkeley, Boston, Los Angeles et New York, la troupe du Théâtre de la Ville est à Ottawa pour donner quatre représentations de L’état de siège d’Albert Camus, mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, directeur de l’institution parisienne depuis 2008 et du Festival d’automne depuis 2011.

Dans cette ère des totalitarismes qui est la nôtre, une époque où les tyrannies politiques, économiques, religieuses, géographiques et météorologiques se multiplient, il faut admettre que le théâtre de Camus sonne et résonne. Écrit dans les ruines de la Seconde Guerre mondiale, L’état de siège offre une démonstration du pouvoir inouï que procure la peur lorsque celle-ci est instrumentalisée, récupérée par un gouvernement mal intentionné. Disons que les ressemblances avec ce qui se passe chez nos voisins du sud sautent aux yeux.

Quand la peste surgit dans la ville, ce n’est pas seulement du fléau qu’il est question, mais aussi d’un homme qui porte son nom et qui exige le siège du gouverneur. Sa première action sera de proclamer l’état de siège, un dispositif juridique qui permet au gouvernement de se soustraire à la loi en invoquant un péril imminent pour la nation. Pensez à l’état d’urgence instauré en France après les attentats du 13 novembre 2015, au Patriot Act signé par George W. Bush dans la foulée du 11 septembre 2001, ou encore à la Loi sur les mesures de guerre mise en place au Québec en 1970. Une brèche s’ouvre alors, rendant possibles toutes les atteintes à la liberté, cautionnant tous les abus de pouvoir.

Pas de doute, la peur désolidarise les hommes. Cruellement lucide, La Peste affirme : « Quand ils ont peur c’est pour eux-mêmes. Mais leur haine est pour les autres. » Heureusement, il y en a un pour s’opposer à la situation et mener la résistance. Cet homme révolté, si cher à Camus, c’est Diego, un jeune étudiant en médecine amoureux de Victoria, la fille du juge. « Nous étions un peuple, déclare Diego, nous voici une masse. » Résolument politique, et même engagée, la pièce a les défauts de ses qualités, en ce sens qu’elle met en garde avec vigueur, qu’elle incite au courage et à l’amour, mais tout en flirtant avec le didactisme. Peut-être est-ce à cause de cette teneur un brin sentencieuse que L’état de siège est plus rarement monté que Caligula, Le malentendu ou Les justes.

Pourtant, la pièce est dotée de réjouissantes caractéristiques stylistiques, des singularités dont Demarcy-Mota s’empare avec enthousiasme. Ainsi, sous sa houlette, la dimension allégorique de l’oeuvre prend une tournure onirique, pour ne pas dire cauchemardesque. Dans cette arène glaciale, apocalyptique, un environnement sous haute surveillance vidéo qui évoque la célèbre dystopie de George Orwell, les soldats nazis croisent les médecins du XVIIe siècle, les grands viennent se produire et les petits s’exécuter, l’horreur côtoie la dérision de manière fort troublante, grinçante, tout ce qu’il y a de plus absurde. Voilà qui aurait certainement ravi Camus.

L’état de siège

Texte : Albert Camus. Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota. Une production du Théâtre de la Ville (Paris). Au Théâtre Babs Asper du Centre national des arts (Ottawa) jusqu’au 18 novembre.

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 novembre 2017 11 h 58

    J'ai retenu...

    la phrase suivante : "...(l'état de siège) offre une démonstration du pouvoir inouï que
    procure la PEUR lorsque celle-ci est instrumentalisée, récupérée par un gouvernement mal intentionné..."

    Que de vérité dans cette phrase...qui à bien y penser, est un peu, beaucoup
    à l'image de ce qui s'est passé et, se passe encore aujourd'hui au Québec.