Spectateurs, debout!

Avec «Os», Steve Gagnon est persuadé de créer une expérience singulière, une nouvelle façon d’échapper au conformisme.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Avec «Os», Steve Gagnon est persuadé de créer une expérience singulière, une nouvelle façon d’échapper au conformisme.

«Je suis de ceux qui résistent. » L’affirmation sied bien à Steve Gagnon, cet acteur-auteur idéaliste et entier qui « n’accepte pas de se résigner à la banalité » ambiante. La phrase est aussi l’un de trois extraits de sa nouvelle pièce que sa compagnie a fait imprimer sur des chandails, lançant ainsi une mini-ligne de poésie prête à porter. Fidèle en cela au mandat du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline : rendre la poésie accessible, l’introduire dans le quotidien.

L’auteur de Fendre les lacs compare cet art à un troisième poumon qui fournit un nouveau souffle. « Lorsqu’un poème te soulève, il te rappelle à quel point la vie est pleine de possibilités. Lire de la poésie apporte une énergie, le courage ou l’envie d’avancer. Ça donne envie de vivre complètement. De croire que tout est possible, jusqu’à preuve du contraire. » Mais même si son écriture est lyrique, le théâtre reste le vecteur privilégié par Steve Gagnon. « Chaque fois que je me mets à écrire des poèmes en vue d’un recueil, ça finit toujours que j’en fais un show de théâtre. »

Créé à La Petite Licorne, le monologue Os la montagne blanche vient boucler un triptyque très intimiste, poétique, amorcé par sa première pièce, La montagne rouge (sang) en 2010, et poursuivi avec Ventre. « Je m’étais dit que j’écrirais Os avant 30 ans, parce que ces trois textes ont en commun le passage de l’enfance à l’âge adulte »,note le dramaturge qui en a désormais plutôt 32. Ses personnages s’y interrogent justement sur leurs choix devant les infinis chemins qu’ouvre le monde. Ils se demandent surtout comment ne pas mettre le pied dans le « piège », soit se conformer au modèle de vie très formaté, banal que la société nous propose.

Le protagoniste d’Os traverse une crise existentielle après la mort de sa mère. Avec la disparition de ce miroir à travers lequel il se définissait, il doit se redéfinir, se construire comme homme libre et épanoui. C’est en Amérique du Sud que l’archéologue trentenaire apprendra à faire la paix, grâce à un tête-à-tête avec une incarnation du fantôme maternel…

Le dramaturge s’est inspiré d’anciens rituels funéraires colombiens. « À la fête des Morts, il y a très longtemps, ils déterraient les momies, les asseyaient à table et mangeaient une dernière fois avec le mort. Après, ça s’est transformé : un membre de l’entourage personnifiait le défunt. Dans un but de réconciliation. »

Steve Gagnon déplore le manque de célébrations, de sacré dans nos vies ordinaires. Le texte reflète aussi son insatisfaction quant au rite funéraire catholique : aux funérailles de son grand-père bien aimé, le prêtre officiant s’était trompé de prénom en parlant du disparu…

Un concert de théâtre

Avec Os, l’auteur espère créer lui-même un rituel. Au départ, son metteur en scène, Denis Bernard, avait exprimé le désir « de rencontrer le public d’une façon atypique » au théâtre. Dans une salle dépourvue de scène ou même de sièges (sauf quelques tabourets au cas où), où le public sera debout, le spectacle reproduira plutôt l’expérience d’un concert rock.

Steve Gagnon souligne l’importance du « formidable » groupe Le bleu (Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque), qui partage la scène avec lui. « La musique n’est pas au service du récit, elle est au service du spectateur. Son rôle principal est de lui faire oublier qu’il est debout. Un peu comme lorsqu’on va voir un concert et qu’on est transportés par le rythme. Ce ne sont plus nos jambes qui nous portent, c’est la musique qui nous soutient. » On pourra même danser, bien que les thématiques d’Os n’aient rien de la pop légère…

En accord avec le discours qu’il porte, le spectacle sort donc spectateurs et interprète de leur zone de confort. « Le théâtre est un environnement contrôlé, où on dit au spectateur : tu t’assois là, tu ne fais pas de bruit. Et théoriquement, le public ne devrait pas influencer le show. Là, c’est l’inverse. » Juché sur un cube, le public rassemblé autour de lui, sans aucune distance, l’interprète devra s’occuper de la gestion de la salle. « On est ensemble, comme une petite communauté. Et puisque le public est déstabilisé, il peut arriver toutes sortes de choses. Je dois jouer avec ça. Le défi est de réussir à faire le spectacle dans ce contexte où les spectateurs ont plus de liberté qu’ils n’en ont normalement. »

Steve Gagnon va tester cette formule, qui installe d’emblée un « rapport beaucoup plus convivial » en invitant des spectateurs à assister à la dernière semaine de répétitions. En attendant, le comédien, qui s’y mesure à son premier monologue, affiche plus d’excitation que de stress. « Je ne me serais pas embarqué là-dedans si je m’étais senti mal à l’aise, comme acteur, d’entrer en contact avec le public de cette façon-là. » Il révèle que peu importe la pièce qu’il joue, il prend toujours le temps d’établir un contact direct, visuel avec les gens. « Je rentre dans mon personnage avec une ou deux secondes de décalage, parce que je suis incapable d’arriver sur une scène en faisant fi [du public]. »

Avec Os, l’artiste est persuadé de créer une expérience singulière. Une nouvelle façon d’échapper au conformisme.

Os la montagne blanche

Texte : Steve Gagnon. Mise en scène : Denis Bernard. Une production du Théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline présentée du 13 novembre au 1er décembre, à La Petite Licorne.