«Le cas Joé Ferguson» — L’esprit du village

«Le cas Joé Ferguson» met en scène un village québécois frappé par un homicide.
Photo: Stéphane Bourgeois «Le cas Joé Ferguson» met en scène un village québécois frappé par un homicide.

Dans une communauté rurale, un crime vient bouleverser l’ordre des choses. Sur fond de déréliction des villages, le texte d’Isabelle Hubert propose une histoire de pardon et de résilience.

Après Frontières (2013), qui plongeait avec une acuité moins forte dans l’expérience de migrants honduriens, l’auteure revient ici en terrain connu, celui d’un village québécois frappé au coeur par un homicide. Ce crime, le meurtre d’une religieuse par le jeune Joé Ferguson, qui se suicide ensuite, appelle chez les villageois des réactions vives. Par le truchement d’une étudiante en criminologie (Bond), jeune millénariale débarquée de la ville avec ses sabots, la pièce sera une percée patiente dans l’esprit du village.

Qu’est-ce qui a pu conduire à pareille horreur ? D’emblée, on sent le désir qu’a le spectacle de promouvoir la nuance, de dépasser les oppositions blanc-noir. Si les personnages martèlent parfois cette ligne plus lourdement, cette visée discursive n’est tout de même pas trop appuyée. C’est dire qu’il y a, au bout du compte, suffisamment de complexité dans les dialogues et la composition des personnages pour que soient évités les antagonismes faciles. Ici, la réalité est conviée.

Hubert est habile à manier le drame et l’humour, elle dose le dur et le tendre. La mise en scène de Jean-Sébastien Ouellette s’efface derrière le texte, le décor est sobre et l’économie des moyens, évidente, dans ce quasi-huis clos pour quatre comédiens. Il faut ici souligner la riche texture introduite par Sylvie Drapeau à cette directrice des pompes funèbres vive mais distraite, vaguement TDA avant la lettre, et la générosité de Steven Lee Potvin en jeune homme rustre, dont on dirait s’il était question d’écran qu’il le crève.

Le chat moche

À mesure que le personnage de Camille avance dans son enquête, la complexité des interrelations se déploie. L’une des pépites de la pièce consistera en ce portrait du défunt Joé Ferguson, ce « chat moche », qui se dessine petit à petit, en partie du moins. C’est aussi, de façon plus large et par la bande, un portrait de la pauvreté qui se fait jour. La pièce a la bonté d’entrer dans des espaces où, jugements faciles et vie rapide obligent, la réalité se trouve souvent tue.

La mise en scène ne crée pas de grands moments d’émotion. Les tentatives en ce sens, la fin plus lyrique notamment, n’y arrivent pas tout à fait. Il n’en reste pas moins un récit bien fait, comme on le dit d’un ouvrage ou d’une charpente, où chacun sera libre d’entrer à sa façon. Libre d’y apporter son vécu à la manière d’une auberge espagnole, pour remplir les trous, habiter les silences. Le cas Joé Ferguson propose une histoire crédible, ce qui, en théâtre de création, est plus rare qu’il n’y paraît.

Le cas Joé Ferguson

Texte : Isabelle Hubert. Mise en scène : Jean-Sébastien Ouellette. Avec Joëlle Bond, Sylvie Drapeau, Valérie Laroche et Steven Lee Potvin. Une production du Théâtre les gens d’en bas et La Compagnie dramatique du Québec, au Trident jusqu’au 25 novembre.