«L’Iliade» – Le verbe pour glaive

La force de la démarche de Marc Beaupré se situe dans son souci constant de faire dialoguer le fond et la forme, d’articuler une métaphore scénique dans laquelle s’incarne le propos du texte.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La force de la démarche de Marc Beaupré se situe dans son souci constant de faire dialoguer le fond et la forme, d’articuler une métaphore scénique dans laquelle s’incarne le propos du texte.

Marc Beaupré fréquente les classiques depuis le tout début de son parcours comme metteur en scène. Sa démarche est remarquable (et remarquée) dans notre paysage théâtral qui, somme toute, s’intéresse peu au répertoire, et encore plus rarement de manière aussi audacieuse. Ce comédien de formation se tourne vers la mise en scène en 2012 et s’attaque à des pièces de Camus, de Molière, de Shakespeare, et maintenant d’Homère. « Quand j’ai commencé à vouloir créer des spectacles, c’était d’abord pour essayer de transmettre ce qui m’avait bouleversé moi-même à la lecture de certaines oeuvres. J’en ai pour une vie si je veux faire ça. » Une vie, à tout le moins. Son Iliade, qui prend l’affiche au Théâtre Denise-Pelletier cette semaine, il la porte depuis bientôt sept ans.

L’impossibilité de représenter sur scène tout ce qui est contenu au niveau narratif, formel ou visuel, dans les textes denses qu’il affectionne devient rapidement un moteur pour Beaupré. Une contrainte scénique qui lui permet de s’approprier complètement les oeuvres dans son travail d’adaptation. « Je deviens de plus en plus audacieux dans ma façon de travailler les textes. Le Hamlet que nous avons fait au printemps dernier était radicalement amputé. Et c’est encore pire avec L’Iliade », dit-il.

L’inspiration Baricco

En 2013, il termine la lecture de Homère, Iliade d’Alessandro Baricco. Même s’il ne conserve au final qu’une fraction de l’adaptation de Baricco, cette version en prose devient sa matière première, à laquelle se greffent des passages de versions plus anciennes et de nombreuses réécritures. Cette liberté, Marc Beaupré se l’accorde aussi cette fois-ci, sans doute parce qu’il sait que nous connaissons trop mal l’histoire de la colère d’Achille, son courroux légendaire. En effet, qui, parmi les spectateurs du Théâtre Denise-Pelletier, relèvera les innombrables accrocs à la fable ? Qui remarquera la disparition des Dieux dans le récit, une innovation que Beaupré emprunte à Baricco ? Qui s’étonnera d’y retrouver l’épisode du cheval de Troie, qui marque la fin de la guerre et qui est en fait tiré de l’Odyssée ?

Ce que chaque spectateur, érudit ou néophyte, constatera immédiatement, c’est l’absence de toute représentation guerrière sur le plateau. « Il n’y a pas d’armes, pas de sang, pas d’armures, pas de combats. On s’efforce de traduire la guerre autrement, dans la façon de jouer avec les mots. C’est la prosodie qui est l’arme des comédiens. » Poursuivant sa recherche sur le son, Marc Beaupré s’allie au comédien et concepteur Stéfan Boucher pour mettre en place un dispositif sonore qui régit le jeu de ses dix comédiens. On passe du rap au chant sacré, les solos alternent, les choeurs se répondent. « Jouer avec les mots a amené la mélodie, la musique, le rythme, ce qui nous a menés aux percussions. Il y a un caractère très musical dans ce spectacle. »

La force de la démarche de Marc Beaupré se situe dans son souci constant de faire dialoguer le fond et la forme, d’articuler une métaphore scénique dans laquelle s’incarne le propos du texte. « Cette fois-ci, on veut que la métaphore, ce soit celle de la langue. Ce qu’on voit sur scène, c’est exactement le contraire de ce qu’on comprend, ce qui constitue pour moi le sens de l’art. Ici, on sait qu’on nous parle de guerre, que les personnages sont des ennemis, mais ce qu’on voit sur scène, ce sont des individus qui s’unissent pour raconter une histoire. »

L’Iliade

Texte d’Homère. Libre adaptation et mise en scène de Marc Beaupré, inspiré de l’oeuvre «Homère, Iliade» d’Alessandro Baricco (2004). Coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et de Terre des hommes.