«Nina, c’est autre chose» – Tango pour trois

Bien que l’interprétation de Renaud Lacelle-Bourdon, d’Eugénie Anselin et d’Éric Bernier ne manque pas de tonus, loin de là, leur tourbillon, futile, nous laisse étrangement dans son sillage.
Photo: Julien Benhamou Bien que l’interprétation de Renaud Lacelle-Bourdon, d’Eugénie Anselin et d’Éric Bernier ne manque pas de tonus, loin de là, leur tourbillon, futile, nous laisse étrangement dans son sillage.

Les séjours du metteur en scène français Florent Siaud dans la métropole ne sont pas de tout repos. Juste après avoir dirigé les finissants de l’École nationale dans Les trois soeurs de Tchekhov et une quinzaine de jours avant de dévoiler sa version des Enivrés d’Ivan Viripaev au Prospero, le créateur à la tête des Songes turbulents offre au public de la Chapelle l’occasion de découvrir Nina, c’est autre chose, un spectacle qui a vu le jour la saison dernière en France.

Si les Montréalais connaissent Michel Vinaver, grande pointure de la dramaturgie française, un homme aujourd’hui âgé de 90 ans, c’est en bonne partie grâce à l’Espace Go, où Alice Ronfard a monté King en 1999 et René-Daniel Dubois, La demande d’emploi en 2003. La pièce en douze brefs tableaux sur laquelle Florent Siaud a jeté son dévolu a été écrite en 1976. Dans ce théâtre de chambre un brin absurde, Charles et Sébastien, deux frères pas tout à fait remis de la mort de leur mère, voient leur routine bousculée par l’arrivée de la jeune et dynamique Nina. Pour le trio, qui n’est pas sans évoquer celui du Jules et Jim de François Truffaut, le quotidien est rythmé par les repas, les habillements, les ablutions et les querelles, mais surtout par le travail, aliénant.

Sous des dehors légers, ce texte, comme l’essentiel de la dramaturgie de Vinaver, repose sur une inadéquation fondamentale entre l’être humain et le marché du travail. Selon l’auteur, il serait totalement impossible de réconcilier la nature même de l’espèce humaine, à commencer par sa créativité et sa soif de liberté, avec les impératifs du commerce tel qu’imaginé par le système capitaliste. À cette dimension tragique, pourtant cruciale, Florent Siaud semble avoir été peu sensible, allant jusqu’à écrire dans le programme de soirée que l’oeuvre est « une sorte de conte d’été ».

De la scénographie jusqu’aux costumes en passant par la musique, tangos endiablés joués en direct par le duo Doble Filo (Chloé Pfeiffer et Lysandre Donoso) et chorégraphiés par Marilyn Daoust, la mise en scène épouse sans retenue ce qu’on pourrait appeler l’insouciance des années 1970. Alors que le texte aborde des sujets aussi graves et criants d’actualité que le harcèlement moral et sexuel, le racisme et le sexisme, en somme les inégalités et les rapports de pouvoir malsains pour lesquels le milieu du travail est un terreau des plus fertiles, rien dans la représentation n’accuse le coup.

Ainsi, bien que l’interprétation d’Éric Bernier, de Renaud Lacelle-Bourdon et d’Eugénie Anselin ne manque pas de tonus, loin de là, leur tourbillon, futile, nous laisse étrangement dans son sillage.

Nina, c’est autre chose

Texte : Michel Vinaver. Mise en scène : Florent Siaud. Une coproduction des Songes turbulents, de la Comédie de Picardie, des Théâtres de la ville de Luxembourg et de La Serre_arts vivants. À la Chapelle jusqu’au 5 novembre.