Créer pour disparaître: une nouvelle pièce du duo Félix-Antoine Boutin et Odile Gamache

Le duo, dans sa nouvelle création, pose une question: comment disparaître sur scène?
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le duo, dans sa nouvelle création, pose une question: comment disparaître sur scène?

Félix-Antoine Boutin et Odile Gamache forment un véritable duo créatif. L’auteur-metteur en scène et la scénographe, qui se sont rencontrés à l’École nationale de théâtre, ont vite découvert qu’ils partageaient un langage commun. Depuis Le sacre du printemps (tout ce que je contiens), en 2013, ils collaborent pour créer des spectacles très inspirés par l’art visuel. « On aime l’artisanat, résume-t-elle. On part souvent de bricolages pour tisser des images scéniques. » Il complète : « La scénographie influence le texte. Les deux sont souvent développés en parallèle. Odile n’est pas juste une scénographe, elle est capable d’avoir un regard sur l’écriture, sur le jeu, alors elle devient une partenaire. »

Reprise à La Chapelle après une brève présentation à l’Usine C lors de l’événement Actoral, Petit guide pour disparaître doucement est leur oeuvre la plus aboutie, selon le créateur. « On a oublié toute notion de personnage ou de récit chronologique. On a vraiment pu faire ce qu’on veut toujours faire : créer une trame dramatique d’images et une trame textuelle, que les deux s’imbriquent et se répondent. »

Le spectacle est le fruit d’une résidence de deux ans de Félix-Antoine Boutin à L’L, à Bruxelles. Et résulte d’une recherche autour d’une question originale : comment disparaître sur scène ? En réaction à l’individualisme ambiant, la démarche du dramaturge passe par une tentative d’effacement du moi pour laisser place à une pensée plus collective. « On essaie tellement de s’affirmer en ce moment, et ça crée beaucoup de conflits identitaires. Moi, je demande : est-ce si important que ça ? Oui, c’est important qui on est et d’où on vient. Mais c’est important aussi de penser ensemble. Toutefois, ce n’est pas politique, je passe par la poésie. Et les spectateurs peuvent créer leur propre sens. »

Pour la première fois depuis sa formation en jeu, Boutin est lui-même, dans son propre rôle, sur scène. Lui qui avait pourtant décidé de ne plus jamais jouer. « Je pense que ce n’était pas ma place. Ça me terrifie encore un peu, mais ça va bien. » Sa fragilité sur scène sert le propos du solo, croit Odile Gamache. Mais cet inconfort a dû être tempéré. « Je m’effaçais trop, dit l’acteur. Le dramaturge qui m’accompagnait à Bruxelles disait : pour disparaître, il faut que tu existes un petit peu. On a travaillé à trouver un équilibre. »

Tout ça peut sembler paradoxal dans un art qui s’appuie notamment sur la présence des acteurs. Ici, cette présence relève plus de la performance, ou « d’un artiste visuel qui présente [son oeuvre] ». « Mon jeu n’est qu’un outil parmi d’autres. La moitié du spectacle, c’est juste des voix — on a travaillé beaucoup sur le son — dans l’espace avec la scénographie. C’est comme ça que je travaille avec mes comédiens aussi, même quand on oeuvre sur des textes : en enlevant la notion de représentation de leurs épaules. »

Un interprète origamiste

Dans cette déconstruction identitaire où la présence fantomatique de l’acteur finit par quitter la scène, le matériel sonore, visuel et installatif prend donc le relais. Au fil de la recherche formelle, les créateurs ont notamment exploré l’origami. L’espace est habité de fragiles petites maisons de papier. « Une maison, c’est l’endroit où l’on se réfugie, notre identité, explique la scénographe. Il y a cette idée du réconfort, puis d’apprendre à s’en détacher pour devenir un corps volatil et effaçable. »

 


Pour créer, le duo s’est nourri de ce qu’il a vu au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles. Un spectacle en particulier a beaucoup influencé Petit guide… : Infini 1-15, par un collectif dirigé par Jozef Wouters, qui a composé un objet exclusivement scénographique, « le show dont on avait rêvé depuis notre enfance ». Ils s’en sont inspirés pour créer une oeuvre où la mécanique théâtrale est vraiment importante, où les manipulations sont à vue. Et où le spectateur devient « complice » de l’image fabriquée devant lui par l’acteur. « Pour nous, c’est vraiment important qu’on sente la chaleur qu’il y a dans cet artisanat, souligne Félix-Antoine Boutin. Moi, je vois ça comme une main tendue vers le public. On lui dit : on est ensemble dans cette démarche et tu vas voir tout ce que je fais. Mais je vais te surprendre quand même. »

Apparition d’un auteur

Odile Gamache compare leur création méditative à un poème visuel. « C’est un show doux, qui berce. Il y a beaucoup d’espace pour réfléchir, pour se perdre un peu dans la proposition visuelle, puis retourner au texte. Comme spectatrice, c’est un état qui me fait du bien et que je retrouve peu au cinéma ou à la télé. Un espace de liberté qui nous met dans un état plus contemplatif. » Félix-Antoine Boutin a coutume d’avertir les néophytes que son écriture, « souvent très dense », nécessite de « lâcher prise ». De se laisser porter par ses nombreuses images, sans forcément chercher à tout entendre, tout saisir.

Des textes qui, malgré l’importance des éléments scéniques, tiennent tout seuls. Trois d’entre eux (Koalas, Un animal (mort) et Petit guide pour disparaître doucement) sont d’ailleurs publiés ces jours-ci dans la nouvelle collection « Matériaux » de Triptyque. Le dramaturge a jugé un peu difficile de repasser sur ses premières pièces. Car il a beau créer depuis seulement cinq ans, sa compagnie accumule déjà une dizaine de productions. « En même temps, je trouve bien que ces textes aient une seconde vie. Je ne me suis jamais cru auteur, mais ça s’en vient… »

Petit guide pour disparaître doucement

Conception de Félix-Antoine Boutin et Odile Gamache Texte et mise en scène de Félix-Antoine Boutin. Une production de Création dans la chambre. Du 17 au 21 octobre, à La Chapelle scènes contemporaines.