Marie-France Lambert et Macha Limonchik se jettent dans une même arène

Marie-France Lambert et Macha Limonchik s’attaquent à la pièce «Je disparais» du Norvégien Arne Lygre.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie-France Lambert et Macha Limonchik s’attaquent à la pièce «Je disparais» du Norvégien Arne Lygre.

Rencontrées en plein travail de répétition, les comédiennes Marie-France Lambert et Macha Limonchik avouent chercher encore comment tracer le chemin qui sera le leur dans Je disparais, pièce complexe et éminemment théâtrale du Norvégien Arne Lygre. « Dès le début, on comprend qu’il y a urgence, que [nos personnages] doivent partir. Mais on ne sait pas pourquoi elles partent ni où elles vont », résume Marie-France Lambert.

Là réside toute la force de cette pièce qui raconte « d’abord l’histoire d’une femme, Moi », mais qui se déploie bientôt à travers le destin de deux femmes, la seconde baptisée Mon amie. « On passe les répétitions à chercher comment se faufiler entre les différents niveaux du texte », explique Limonchik. « J’ai hâte de voir comment on va naviguer là-dedans, comment on va trouver notre liberté dans cette arène », renchérit Lambert.

À la barre de cette aventure, la metteure en scène Catherine Vidal donne certaines clés. Elle connaît bien l’écriture d’Arne Lygre pour s’y être frottée par deux fois dans le cadre des mises en lecture d’écritures contemporaines étrangères que le Prospero propose depuis deux printemps avec Territoires de paroles.

« Au début, Moi est seule et elle explique par petites bribes qu’il y a une urgence. Une autre femme apparaît. On comprend qu’elles doivent toutes deux partir, laisser la maison et la ville où elles ont toujours habité. Les valises sont prêtes », raconte Marie-France Lambert.

Entre l’intime et le politique

Quand leur situation devient trop difficile, intolérable, les deux femmes se font d’étranges scénarios, se projetant dans d’autres vies que la leur, pires encore. Elles s’imaginent par exemple sur une plage, regardant des gens fuir à la nage, se demandant si elles doivent également s’élancer dans les eaux ou s’il y aura demain des bateaux sur lesquels s’embarquer.

Macha Limonchik relève qu’« il y a un discours sur l’empathie qui est très présent [dans ce texte]. On pose la question : est-ce qu’on peut se mettre à la place de l’autre ? Ça, c’est un commentaire qui peut être politique, qui peut être de l’intime et qui est aussi sur le travail de l’acteur. Comme actrices, jusqu’où on peut aller en se mettant à la place de l’autre ? Est-ce que c’est toujours une réinvention, une interprétation de ce que l’autre ressent ? »

James Hyndman sur la pièce «Je disparais»

 

 

 

Traduite par Guillaume Corbeil pour le Groupe de la Veillée, Je disparais sera joué dans un québécois neutre, que les acteurs se mettent en bouche de façon toute naturelle. Alors que, comme le souligne Marie-France Lambert, « quand on fait des textes étrangers au Québec, ce sont souvent des traductions de l’Arche ou de maisons françaises » qui prévalent, Vidal a choisi de commander une retraduction de la pièce en québécois. « Parce qu’on parle notre langue, on est ici, à Montréal, tout à coup », souligne Macha Limonchik.

En attendant d’en voir le résultat sur le grand plateau du Prospero, ce choix apparaît judicieux puisqu’il permet au Québec de s’approprier pour de bon sa langue théâtrale en s’emparant librement d’un texte étranger. Traduire un texte en québécois, loin d’équivaloir à le « joualiser », permet d’user de la musicalité du québécois, de rendre avec précision les différents niveaux de langage des personnages et, bien sûr, de les ancrer plus près de nous.

Malgré leur accent familier, les personnages imaginés par Lygre garderont une part insaisissable et énigmatique et leurs échanges conserveront ainsi une distance avec le langage courant. Bien qu’ils soient donc davantage situés dans un non-lieu que dans une maison à Montréal, le fait qu’ils parlent notre langue nous empêchera peut-être, comme nous le faisons bien trop souvent, de nous conforter dans l’idée que nous sommes à l’abri, protégés par un océan des tumultes qui ébranlent actuellement le monde, et de vivre pleinement cette empathie que suscite la pièce.

Je disparais

Texte : Arne Lygre. Mise en scène : Catherine Vidal. Une production du Groupe de la Veillée. Au Prospero du 26 septembre au 21 octobre.