Audur Ava Ólafsdóttir et l’invention de la «vérité»

Dans la lignée familiale d’Audur Ava Ólafsdóttir, la passion de la danse se transmet d’une femme à l’autre. Elle-même a pratiqué cet art, qui l’a amenée au théâtre.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans la lignée familiale d’Audur Ava Ólafsdóttir, la passion de la danse se transmet d’une femme à l’autre. Elle-même a pratiqué cet art, qui l’a amenée au théâtre.

On connaît l’Islandaise Audur Ava Ólafsdóttir pour ses lumineux romans, empreints d’une douce poésie. Voilà qu’on s’apprête à découvrir son écriture dramaturgique grâce au Théâtre de l’Opsis, qui monte Les enfants d’Adam pour son Cycle scandinave. Malgré ses nombreux engagements (trois conférences, plus une participation au Festival international de littérature à Reykjavik), l’écrivaine a pris le temps de répondre à nos questions, par courriel, dans un très bon français. Une « langue tellement belle », qu’elle maîtrise depuis des études en France. « C’est la première fois qu’une de mes pièces est jouée à l’étranger et ça me fait chaud au coeur que cela se passe au Canada », écrit-elle.

Pour l’auteure de Rosa Candida — lauréat du Prix des libraires du Québec en 2011 —, la différence entre le métier de romancier et celui de dramaturge est aussi grande que celle qui sépare le plombier du menuisier. L’ex-professeure d’histoire de l’art, qui a notamment enseigné durant quelques années à l’Académie d’art dramatique d’Islande, avait envie d’explorer le dialogue, « de devoir donner un sens et créer des personnages » à travers les seuls échanges. Sans oublier la dimension essentielle du non-dit. « Ce qui me fascinait dans l’écriture dramatique, c’était la musique intérieure et le rythme. »

Audur Ava Ólafsdóttir a jusqu’ici mis au monde quatre pièces portées à la scène et une jouée à la radio. Sa première, créée au Théâtre national d’Islande, met en question le concept de vérité. « Les enfants d’Adam a été écrit en 2011 après la crise financière en Islande, alors que régnait une atmosphère de méfiance vis-à-vis de tout et de tout le monde. Les gens ne savaient plus à qui se fier. Le concept clé de la discussion était de “dire la vérité”. »

Elle y a puisé un sujet de tragicomédie, campée dans ce microcosme de la société qu’est la cellule familiale. « La pièce se concentre sur cette question : à quel point connaît-on ses proches ? Et qui détient les droits d’auteur sur les souvenirs dans une famille ? Ce qui complique les choses, c’est le fait que la mémoire se situe au même endroit que l’imagination dans le cerveau. Et si le passé, avec son pouvoir tyrannique, était notre invention ? »

Un affrontement familial met au jour les différences de perceptions chez ces personnages (joués par Dorothée Berryman, Anne-Élisabeth Bossé, Sébastien Dodge, Daniel Parent et Marie-Ève Pelletier) apparentés mais finalement étrangers l’un à l’autre. « Chacun joue son rôle : dans une famille dysfonctionnelle, les gens ont des rapports de force, et leurs comportements se sont souvent fixés dans la petite enfance. » Récemment veuve, la matriarche va se révéler plus libre, avec « une vie beaucoup plus colorée » que ne voulait l’imaginer sa progéniture…

Alors on danse

Les échanges que comporte Les enfants d’Adam semblent parfois avoir une teneur absurde, parce qu’ils ne sont pas tant des dialogues, explique Audur Ava Ólafsdóttir, qu’un enchaînement de monologues, où chacun énonce son point de vue sans écouter l’autre. « Les critiques islandais ont parlé de néo-absurdisme à propos des dialogues. Pour moi, c’est du réalisme pur, car c’est la façon dont une conversation se déroule chez nous. Dans ces monologues, l’humour, s’il y en a, vient du fait qu’on parle comme si on croyait vraiment ce qu’on dit ! »

Dans un pays de 333 000 habitants où « tout le monde connaît tout le monde — ou presque, sinon on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un » —, les conversations sont toujours teintées par les sentiments. « Les dialogues islandais ne se déroulent pas de façon logique comme pour vous, les francophones ! Et on ne va pas de A à B comme le fait un peuple rationnel, mais de F à B, puis on continue de B à Z, ensuite de Z à K et on termine par A… »

Je doute du pouvoir du langage pour comprendre l’autre : le plus souvent il est utilisé comme un instrument de contrôle pour se justifier soi-même et ses pouvoirs

La pièce est en fait axée sur le langage et met en lumière ses limites. « Je doute du pouvoir du langage pour comprendre l’autre : le plus souvent il est utilisé comme un instrument de contrôle pour se justifier soi-même et ses pouvoirs. Voyez Trump… »

Puisqu’elle se méfie de la parole comme « moyen de rendre compte de la réalité », elle a offert à ses personnages un autre mode d’expression : la danse. Même si la dramaturge laisse la liberté au metteur en scène (ici, Luce Pelletier) d’en tenir compte ou pas, elle écrit en préambule que le mouvement, qui fait partie de la structure de la pièce, « sert à projeter sur les personnages un éclairage différent de celui des dialogues et à révéler leur “vraie” nature ». Dans la lignée familiale d’Audur Ava Ólafsdóttir, la passion de la danse se transmet d’une femme à l’autre. Elle-même a longtemps pratiqué cet art, qui l’a justement amenée au théâtre.

Celle dont le cinquième roman traduit en français, Ör, récent lauréat du Prix islandais de la littérature, va paraître au début d’octobre en France, travaille d’ailleurs avec une chorégraphe sur un projet intitulé Vacuum, qui impliquera des…aspirateurs. Elle destine aussi d’autres oeuvres au théâtre, un art qui intéresse beaucoup les Islandais. « Aller au théâtre est un passe-temps très populaire sur l’île, beaucoup plus que le cinéma ou le football. »De quoi rendre jaloux bien des dramaturges d’ici…

Les Enfants d’Adam

Texte d’Audur Ava Ólafsdóttir. Traduction de Racka Asgeirsdottir et Claire Béchet. Mise en scène de Luce Pelletier. Une production du Théâtre de l’Opsis. Du 18 septembre au 8 octobre, au Monument-National.