Amélie Dallaire, sculptrice d’ambiances et de tons

Comédienne diplômée en 2006, Amélie Dallaire a fait ses gammes d’auteure grâce à la liberté informelle du Théâtre tout Court.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Comédienne diplômée en 2006, Amélie Dallaire a fait ses gammes d’auteure grâce à la liberté informelle du Théâtre tout Court.

Révélée par l’insolite Queue cerise, créée durant l’hiver 2016 à la salle Jean-Claude-Germain, Amélie Dallaire ne paraîtrait pas trop déplacée dans son propre univers fictif.

D’une présence aérienne, toute en douceur, elle dévoile en entrevue — un rituel auquel elle est peu habituée — un regard empli d’incertitudes, d’ambivalences, d’interrogations. La créatrice est de ces artistes intuitifs qui trouvent difficile d’intellectualiser leur démarche après-coup. « C’est plus facile d’écrire que d’en parler, je trouve », note la dramaturge qui accueille Le Devoir dans sa cuisine, devant la table où, à 18 jours de sa présentation, elle s’affairait encore à écrire La conférence, le texte inédit qu’elle prépare pour le ZH Festival.

Comédienne diplômée du Conservatoire en 2006, Amélie Dallaire a fait ses gammes d’auteure grâce à la liberté informelle du Théâtre tout Court. Une formule qui, à ses débuts à l’Espace La Risée, fut le « point de rencontre » de plusieurs créateurs, les Olivier Morin, Mathieu Quesnel, Guillaume Tremblay. L’interprète y a aussi gagné de l’assurance en s’écrivant des micropièces adaptées à son type de jeu « un peu décalé ». « Je sais que c’est une idée reçue, qu’elle n’existe pas, mais je ne me suis jamais vue comme la comédienne type, explique-t-elle. J’aime jouer, mais je me sens plus à ma place comme créatrice. En même temps, je ne me considère pas comme une auteure. Je vois un peu l’écriture comme de l’art visuel, de la sculpture. Les mots me servent à créer d’autre chose que des [belles] phrases. Ils servent plus à modeler des ambiances, un ton. »

Sa difficulté à nommer les choses devient un atout dans son oeuvre, croit-elle. « Je me sers de ce flou-là pour écrire. » Fascinée par l’inconscient, par le non-dit qui couve toujours sous les rapports sociaux, par les personnages qui sont l’objet de leurs pulsions, elle tend vers une écriture qui laisse transparaître sans trop dire, à travers les lapsus ou les gestes. « C’est comment dire quelque chose en disant autre chose, en fait. »

Très sensible à l’absurde dans les conversations, d’où son écriture imprégnée d’humour, elle affectionne la science-fiction et le fantastique qui endossent l’apparence de la normalité. Un monde insolite qui passe par le quotidien et transpire dans les atmosphères. « J’aime les choses invisibles, ce qui laisse de la place à l’imagination du spectateur. Ce qui peut devenir très étrange tout à coup : un silence en trop, des regards, un malentendu… » Un malaise qui provient d’on ne sait où.

Tant de choses ne se voient pas, rappelle-t-elle. Comme les pensées. « Ça vient d’où, les idées ? Pour moi, c’est bien mystérieux. Parfois j’ai l’impression qu’elles ne viennent pas de moi. La création, je trouve ça très mystérieux aussi. Et d’un autre côté, non, parce qu’il suffit d’écrire. C’est à la fois un acte [issu de la volonté] et quelque chose qui provient de l’inconscient. »

Chaos créatif… ou pas

C’est justement de création dont traite La conférence, une performance théâtrale qui sera jumelée le 11 août au monologue poétique de Rose Eliceiry, Là où fuit le monde en lumière. Dans cette fiction aux allures de conférence, une auteure (Raphaëlle Lalande, l’une des membres du Projet Bocal) tente de parler de sa méthode créative, entourée par les soins de deux assistants (Éric Bernier et Karine Gonthier-Hyndman) qui l’accompagnent partout. « Elle a du mal à s’occuper des choses concrètes de sa vie quand elle crée. »

Un sentiment qu’Amélie Dallaire partage : « La création, c’est vraiment dur. On aimerait faire juste ça, mais il y a aussi la vie quotidienne. » Elle-même trouve difficile de mener de front « ses trois vies » d’auteure, de mère et de barista dans un café sans se perdre dans le chaos ainsi engendré.

Éprouvant pour le réel, le chaos peut pourtant être créatif en art. La dramaturge s’avoue très inspirée par le désordre. « Pour moi, la création, c’est tellement chaotique. J’ai du mal à faire des plans quand j’écris une pièce. Puis survient un moment où je me dis : mais qu’est-ce que je veux dire ? Parfois c’est douloureux parce que je ne sais pas toujours où je m’en vais. En même temps, la création c’est ça aussi. »

Sa difficulté à séparer les différentes parties de sa vie, sa quête d’une structure pour organiser tout ça : La conférence vise à traduire ces sentiments, mais de manière impressionniste. Amélie Dallaire, qui affirme penser beaucoup au public quand elle écrit, cherche un équilibre entre définir certaines clés pour faciliter la compréhension du spectateur et conserver une part de mystère.

En attendant de terminer sa prochaine pièce, issue d’une résidence accordée il y a un an par le festival qui se nommait alors Zone Homa, l’auteure a donc envie de créer un « drôle d’objet ». Même si elle nage dans le doute qui accompagne toute vraie création. « Je me sens vraiment en danger. » Avis aux spectateurs aventureux.

La conférence

Texte et mise en lecture d’Amélie Dallaire. Le 11 août, à la Maison de la culture Maisonneuve.