La modernité du couple Godin-Julien

Les créateurs de «Je ne te savais pas poète» ont concentré leur travail sur l’angle amoureux, évacuant les (rares) références politiques.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les créateurs de «Je ne te savais pas poète» ont concentré leur travail sur l’angle amoureux, évacuant les (rares) références politiques.

« Notre amour nous unit, nos vies nous séparent », écrivait Gérald Godin à sa dulcinée Pauline Julien en 1966. Ces êtres d’exception auront pourtant formé un couple mythique durant trois décennies, une relation passionnée révélée en partie par le recueil d’extraits de leur correspondance, La Renarde et le Mal Peigné (Leméac, 2009). La vivacité de cette écriture a poussé deux jeunes comédiens à en tirer un spectacle pour le ZH Festival. À 25 ans, Rose-Anne Déry et Laury Huard sont trop jeunes pour avoir connu la chanteuse et le poète-ministre, d’origine trifluvienne comme eux, mais ils se sont reconnus dans leurs questionnements.

Comme l’ouvrage épistolaire, leur mise en lecture, baptisée Je ne te savais pas poète (une remarque adressée par « Gé » à « Pô »), couvre surtout les débuts de leur amour, dans les années 1960. « Ce sont des jeunes de notre âge, donc on se mettait facilement à leur place même si ça se passait il y a 50 ans, explique Laury Huard. Oui, les communications sont différentes. On texte maintenant, on s’appelle plus facilement, tandis que Gérald et Pauline s’écrivaient à la machine et à la main. Mais ça reste un peu les mêmes conflits et tourments. »

Ces lettres « donnent le goût de croire en une relation qui peut exister dans la durée, ajoute son amie. On se fait marteler que notre génération ne croit plus à l’amour. Au contraire ! » L’amour au temps des « milléniaux » ne serait pas aussi jetable que certains le croient. « Peut-être qu’on a un peu plus peur de l’engagement, parce qu’on est plus conscients de ce qu’on peut manquer, avance la cocréatrice de Table rase. Avec les réseaux sociaux, on voit tous les autres gars ou filles, toutes les possibilités… »

On texte maintenant, on s'appelle plus facilement, tandis que Gérald et Pauline s'écrivaient à la machine à la main. Mais ça reste un peu les mêmes conflits et tourments.

 

Un couple moderne

Écrites d’une « sacrée plume », ces belles missives rendent compte d’une relation pleine de feu. « II y a quelque chose de si vrai dans l’écriture, c’est ce qui nous a attirés, je pense, dit Rose-Anne Déry. Ils sont tellement sincères, crus, parfois ils s’envoient carrément promener. C’étaient deux personnalités très entières, très complexes. Et chacun tenait à rester comme il était. Alors ils s’affrontaient là-dessus. » Tout en tendant toujours vers le « nous », complète Laury Huard. Même si chacun avait sa propre vie à côté, ce qui rendait leur union difficile, les amants avaient « toujours foi en cette troisième entité » qu’était leur amour.

La modernité du couple Godin-Julien tient à ce déchirement entre leur individualité et leur relation, entre leur vie amoureuse et les activités dans lesquelles chacun était profondément engagé. Surtout, il y a le caractère alors plutôt exceptionnel d’une artiste qui refuse de mener l’existence des femmes de son époque et qui accorde une grande importance à une carrière qui l’oblige fréquemment à quitter l’amour de sa vie. Et d’un homme qui la soutient, même lorsque cet éloignement le contrarie fortement, rappelant que cet engagement fait partie de son être et contribue donc à son amour pour elle.

Pas facile, toutefois, pour des créateurs, de concilier oeuvre et vie à deux. « C’était tellement important pour eux, leur oeuvre, note la comédienne. C’était comme un tout : ils faisaient partie de leur oeuvre, leur oeuvre était eux. »

Donnez-nous la paix

Les créateurs de Je ne te savais pas poète ont concentré leur sélection sur l’angle amoureux, évacuant notamment les (rares) références politiques. Et ils ont remanié un peu les lettres afin de bâtir un dialogue vivant. Le corpus, qui s’étend de 1962 à 1992, permet de suivre l’évolution de cette relation à travers le temps. Le duo a ainsi constaté qu’initialement Gérald Godin recule « d’un pas, comme s’il ne voulait pas s’engager » dans un couple auquel Pauline Julien croit, elle, avec beaucoup de certitude. La situation finit par s’inverser, la chanteuse semblant, avec le temps et devant les difficultés, douter davantage de la possibilité de faire durer leur histoire tumultueuse. Un thème récurrent émerge aussi de leurs échanges au fil des années, en devient presque « une trame de fond » : une quête de paix intérieure, pour eux-mêmes comme pour l’être aimé.

Il ne faut pas s’attendre à retrouver les illustres personnages qu’étaient Gérald Godin et Pauline Julien dans le jeu des deux diplômés du Conservatoire d’art dramatique. « On a décidé très tôt dans le processus de ne pas aller dans l’imitation, affirme l’actrice. On interprète quand même l’émotion des lettres. Mais il y avait un désir de transposer ces textes à aujourd’hui. De montrer, avec notre attitude de 2017, que ces mots résonnent encore. »

Le spectacle comporte un accompagnement musical important, avec bien sûr des chansons de la grande artiste de L’âme à la tendresse. Rose-Anne Déry, dont la voix parlée possède un séduisant timbre rauque, entonnera elle-même quelques airs. Loin de la nostalgie, le tandem vise à créer un « feel-good show », d’où l’on ressort en ayant envie d’être amoureux. Même si le mode de communication principal de nos contemporains (textos et courriels) paraît décidément moins romantique que les lettres d’antan…

Je ne te savais pas poète

D’après La Renarde et le Mal Peigné, de Pauline Julien et Gérald Godin. Idéation, adaptation et interprétation : Rose-Anne Déry et Laury Huard. Assistance à la création : André-Luc Tessier. Conception musicale: Yves Morin et Étienne Thibeault. Le 3 août à la Maison de la culture Maisonneuve.