La Comédie-Française revisite «Lucrèce Borgia», de Victor Hugo, au TNM

Les comédiens Olivier Giel, Elsa Lepoivre, Éric Ruf et Christian Hecq étaient accompagnés de Gilbert Rozon en conférence de presse.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les comédiens Olivier Giel, Elsa Lepoivre, Éric Ruf et Christian Hecq étaient accompagnés de Gilbert Rozon en conférence de presse.

Chaque année, la Comédie-Française se fait l’ambassadrice du répertoire classique français et européen au cours d’une grande tournée internationale. Or, il aura fallu attendre neuf ans avant que la troupe fondée par ordonnance royale de Louis XIV en 1680 (sept ans après la mort de Molière) revienne à Montréal.

Après Le malade imaginaire, la Comédie-Française retourne sur les planches du TNM afin d’y présenter Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, et, par la même occasion, y célébrer le 375e anniversaire de Montréal. Drame en trois actes et en prose, créé au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 2 février 1833, et au répertoire de la Comédie-Française depuis 1918, Lucrèce Borgia nous transporte dans l’Italie du début du XVIe siècle.

Au cours d’un bal à Venise, Gennaro (Gaël Kamilindi) courtise une beauté masquée. Avec horreur, il apprend par ses amis qu’il s’agit de Lucrèce Borgia (Elsa Lepoivre), femme fatale régnant sur Ferrare. Ce que le jeune homme ignore, c’est qu’il est le fruit des amours incestueuses entre Lucrèce et son frère Jean, assassiné par leur frère César, également épris de leur soeur. Alors que son mari, Don Alphonse d’Este (Éric Ruf), croit qu’elle est amoureuse de Gennaro, Lucrèce jure de se venger des amis de Gennaro avec la complicité de Gubetta (Christian Hecq).

L’actualité vue par un poète du XIXe siècle

Lors des représentations de la pièce à la Comédie-Française durant les présidentielles, Éric Ruf et Elsa Lepoivre se rappellent que les gens réagissaient comme s’ils reconnaissaient des figures politiques d’aujourd’hui : « Les classiques nous parlent de nous. Hugo, c’est notre Shakespeare français. Pour les acteurs, c’est un théâtre absolument réjouissant à jouer », avance Éric Ruf.

L’acteur, qui a interprété Gennaro dans la mise en scène de Jean-Luc Boutté, en 1994, poursuit : « On pense toujours que les pièces sont politiques, mais en fait, c’est l’écoute des spectateurs qui est politique. En 2015, au moment des atroces attentats de Charlie Hebdo, nous jouions Tartuffe de Molière ; évidemment, ce personnage de faux dévot résonnait. »

« En remplaçant Guillaume Galienne, j’ai redécouvert ce grand classique qui est d’une modernité extrêmement concrète. À interpréter, c’est formidable parce qu’on sent qu’on peut se dire les choses de manière directe et très simple. Dans ces scènes où l’on explique comment on dirige les peuples, c’est formidable, c’est presque des choses qu’on entend à la radio », explique Elsa Lepoivre, sociétaire de la Comédie-Française depuis 2007.

Du monstre à la mère

En 2014, cette troisième mise en scène de Denis Podalydès à la Comédie-Française, pour laquelle il retrouvait Éric Ruf à la scénographie et Christian Lacroix aux costumes, avait eu des échos jusqu’ici. De fait, fasciné par le travestissement, Podalydès avait choisi Guillaume Galienne (Les garçons et Guillaume, à table !) et l’actrice Suliane Brahim pour incarner respectivement la mère et le fils.

Si la mise en scène demeure la même, Podalydès est revenu à une distribution plus classique. Alors que Galienne avait exploité le côté monstrueux de Lucrèce, Elsa Lepoivre, qui a repris le rôle l’été dernier, a proposé au metteur en scène sa propre lecture du personnage.

« J’ai beaucoup anticipé le travail en ayant vu la mise en scène, le travail de Guillaume. J’ai forcément eu des intuitions autres, et Denis m’a suivie. Denis avait une vision assez pratique de son spectacle, de sa mise en scène opératique où l’on regarde souvent devant soi-même si l’on s’adresse à ses partenaires. Je suis partie dans une direction complètement différente de Guillaume. Les échanges avec Denis étaient libres et inspirants. Il a bien vu que je mettais le zoom sur la relation mère-fils ; pour moi, c’est le fil rouge, ça me paraissait évident en apprenant le texte. »

En choisissant d’exploiter la fibre maternelle de Lucrèce, Elsa Lepoivre rejoint en quelque sorte la vision de Victor Hugo : « Hugo, qui a été un homme politique, s’amuse à décrasser de manière exceptionnelle de grandes figures politiques pour essayer d’y mettre de l’humanité. Ce sont des poupées russes inversées qu’Hugo décrit ; dans la plus grande criminelle se trouve la plus grande victime. Lucrèce est à la fois la plus belle femme d’Italie et le plus grand monstre politique qui soit. Or, elle ne peut dévoiler sa maternité afin d’épargner son fils », conclut Éric Ruf.

Lucrèce Borgia

Texte de Victor Hugo. Mise en scène de Denis Podalydès. Au Théâtre du Nouveau Monde, du 25 juillet au 4 août.