«Les géants de l'étang» – Branle-bas de combat dans l’étang

Le spectacle constitue une ode à la nature et à la lenteur qu’elle impose.
Photo: Théâtre de la Dame de cœur Le spectacle constitue une ode à la nature et à la lenteur qu’elle impose.

Les criquets se font entendre, les grenouilles lancent quelques coassements, une barque s’élance sur l’eau. Jusque-là, tout semble calme. Puis, une mouche de pêche zozote, une chenille veut devenir papillon sans subir l’épreuve du cocon, une fourmi se fait paresseuse, un phasme s’élève dans la société, sans compter qu’une immense chenille, Sir Toutemoisi, se prend pour le roi des fourmis depuis que la reine a été enfermée. Sous l’oeil averti de l’Ancêtre, le grand héron prédateur viendra rétablir l’ordre perturbé sur et sous l’étang.

C’est à hauteur de grenouille que Les géants de l’étang, mis en scène par Richard Blackburn — grand manitou du Théâtre de la Dame de Coeur depuis 41 ans —, est présenté. Bien installé dans des chaises chauffantes au fond de l’étang, le public est au coeur de l’action quand les marionnettes géantes se déploient tout autour et au-dessus de lui, le laissant étonné, ahuri devant l’immensité. Gigantisme du décor, des marionnettes, de la scène, de cet écosystème momentanément chamboulé dont chaque spectateur devient partie prenante, voilà ce qui fait la marque du Théâtre de la Dame de Coeur. Mais si l’immensité est saisissante, le travail derrière elle l’est tout autant. Il faut voir les marionnettistes s’agiter à travers les spectateurs, aller et venir en manipulant rapidement, mais sûrement, ces bêtes géantes. Un travail de précision, de force et d’ingéniosité.

Repartir avec un peu de lumière

Le génie se déploie donc bien sûr devant les yeux impressionnés des petits et grands qui suivent avec intérêt le chaos qui règne dans cet étrange étang. Mais il faut dire que les dialogues de Marylin Perreault qui mêlent habilement humour, cocasseries et défauts de langage permettent à chacun d’y trouver son compte et de s’amuser. En tête, le singulier Sir Toutemoisi, qui doit être trimballé dans ce qui ressemble à un char romain, s’exprime de façon aussi délicate que l’est son allure. La voix de Gilbert Lachance résonne derrière ces paroles dignes d’un grand chef : « C’est pas parce que je règne sur un étang que je dois avoir un langage de bouette […] Je suis aussi sophistiqué que tous les autres roés [rois]. »

Si l’ensemble du spectacle et des personnages est flamboyant et réussit à maintenir l’intérêt pendant 80 minutes, quelques rares scènes traînent en longueur, notamment celles pendant lesquelles Polimarthe et Hardi discutent de leur projet de cocon. La redondance du propos, mais aussi sans doute le manque de personnalité des chenilles, tranche avec la force et la vivacité des autres marionnettes que l’on a hâte de retrouver.

Mis à part ces quelques instants moins prenants, le spectacle reste assurément brillant et constitue une ode à la nature et à la lenteur qu’elle impose. Malgré différentes tentatives pour changer le cours du destin, pour défier ou accélérer l’ordre des choses, obéir à sa vraie nature reste la seule et unique issue possible. « Si le destin vous vire à l’envers, vous ne pouvez que revenir à l’endroit », dit l’Ancêtre, vieux sage qui veille sur les lieux et tente de comprendre l’instabilité qui s’y agite.

Le spectacle son et lumière, les éclairages qui débordent et vont même jusqu’à colorer les arbres autour participent ainsi de ce grand tout qui nous émeut et nous rappelle que l’on n’est qu’une partie de ce règne. Puis, la finale poétique encercle les spectateurs de mille et une petites lucioles tout en laissant d’immenses papillons s’élever au-dessus de l’étang. Le public, conquis, a su faire valoir son appréciation avec une ovation digne de la grandeur du spectacle. Fabuleux.

Les géants de l’étang

Dialogues : Marylin Perreault. Mise en scène : Richard Blackburn. Une production du Théâtre de la Dame de Coeur. À Upton jusqu’au 19 août.

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