«Bpolar», ou Gogol sans les mots

C’est essentiellement par l’action, le jeu corporel, les images vidéo et la musique quasi omniprésente que l'histoire est racontée.
Photo: Marie-Eve Lapointe C’est essentiellement par l’action, le jeu corporel, les images vidéo et la musique quasi omniprésente que l'histoire est racontée.

Dans un festival plutôt axé sur l’humour et les productions locales, un spectacle théâtral en provenance d’Israël fait un peu figure d’anomalie. De quoi en tout cas titiller la curiosité et donner envie d’aller voir de quoi retourne ce Bpolar.

Créé en 2014 par une compagnie de la ville de Beer-Sheva, le court spectacle s’appuie sur le canevas du Journal d’un fou de Gogol. Un célèbre récit fictif que le metteur en scène Yoav Michaeli décrit dans le programme comme l’« un des premiers témoignages littéraires du trouble bipolaire [vu] à travers les yeux du patient ». Le diagnostic, il me semble, se discute, s’agissant d’un narrateur qui souffre d’hallucinations et de mégalomanie. Bpolar propose toutefois une adaptation très libre de la nouvelle écrite en 1834. Le spectacle invente à son protagoniste une petite histoire familiale, puis se concentre sur la passion obsessive que ce modeste employé de bureau (Ofer Freeman) développe pour la fille de son patron. Ne supportant pas de voir la belle en compagnie d’un autre homme, il sombre de plus en plus dans un univers délirant, qui prend le pas sur le monde réel.

La particularité de cette transposition d’un classique de la littérature est de se passer de texte. Seules quelques phrases — et encore certaines semblent superflues — sont projetées sur le décor. C’est essentiellement par l’action, le jeu corporel, les images vidéos et la musique quasi omniprésente (des chansons anglophones, plutôt génériques à mon oreille, d’Amir Groman et quelques grands succès) que cette histoire nous est racontée. Des éléments scénographiques mobiles, tels des portes coulissantes ou des draps, permettent de faire apparaître et disparaître rapidement les personnages imaginés par le fou. Le spectacle est relativement entraînant, et sa forme éclatée n’est pas sans attrait.

Mais — peut-être pour garantir l’accessibilité de cette trame privée de texte — l’intrigue demeure d’une très grande simplicité. Tout comme le langage scénique, plutôt naïf. La meilleure séquence de Bpolar, bombardement d’images illustrant la pression subie au travail, parvient à créer une atmosphère cauchemardesque, proche de l’univers kafkaïen. Autrement, le spectacle se contente trop souvent d’être superficiellement illustratif. Et de surligner ce qu’on a compris (je pense à la jalousie du protagoniste face à l’officier). Malgré la brièveté de la représentation, certaines scènes semblent ainsi s’étirer.

En fin de compte, il aurait fallu plus d’inventivité pour transporter sur scène ce récit connu, qui semble ici plutôt réduit à une trame élémentaire.

Bpolar

D’après un récit de Nicolas Gogol. Mise en scène de Yoav Michaeli. Un spectacle joué par l’Ensemble Ayit du Fringe Theatre. Au Studio Hydro-Québec du Monument-National jusqu’au 24 juillet.