Le discours artistique à l’ère du rendement

Formé au Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2005, Jocelyn Pelletier a multiplié durant une décennie les projets dans la Vieille Capitale.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Formé au Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2005, Jocelyn Pelletier a multiplié durant une décennie les projets dans la Vieille Capitale.

Voilà un antidote, radical, à la légèreté coutumière de la scène théâtrale estivale. L’oeuvre marquante d’Heiner Müller n’a pas été montée à Montréal, sauf erreur, depuis la version qu’en a tirée Brigitte Haentjens en 2001. Le comédien, metteur en scène et dramaturge Jocelyn Pelletier, lui, est obsédé depuis longtemps par ce Hamlet-Machine qu’il explore dans le cadre du ZH Festival.

« L’écriture d’Heiner Müller est complexe et assez intellectuelle, mais j’ai toujours trouvé que ses textes devenaient très vibrants grâce à leurs images, à leur poésie », explique le cocréateur de Disparaître ici, présenté au théâtre La Chapelle en 2015. Une « vibration émotive profonde » qu’il éprouve en lisant ces oeuvres mythiques, mais qui lui paraît toutefois difficile à rendre sur scène. C’est par une approche visuelle que lui-même va tenter de mettre en relief les images de ce texte très éclaté.

Écrite en 1977, dans une Europe toujours divisée en deux blocs idéologiques, cette réécriture de la tragédie de Shakespeare comptait 250 pages dans son manuscrit originel, avant que Müller ne la réduise à… 9. C’est dire l’incroyable densité de cette pièce qui comporte de nombreuses couches, superposant la trame de Hamlet, des allusions à la vie personnelle du dramaturge est-allemand, des références à d’autres personnages shakespeariens, ainsi qu’à la tragédie grecque, à la chute du communisme, « aux dangers du capitalisme et de l’individualisme montant »…

Le texte [d'Heiner Müller] est encore très pertinent et il va l'être assez longtemps parce qu'il dresse un constat de la perte de l'humanisme

 

Jocelyn Pelletier a pu comter sur l’aide du spécialiste Stéphane Lépine pour le travail dramaturgique. Car si Hamlet-Machine laisse une énorme latitude à celui qui la met en scène, la pièce oblige aussi à se poser d’innombrables questions. « Chaque mot est là pour quelque chose. » L’erreur, a prévenu Lépine, serait de monter de manière littérale cet assortiment de fragments. Le metteur en scène s’est donc accordé la liberté d’y intégrer d’autres textes, tel un petit conte tiré d’une réécriture du Roi Lear par Edward Bond, ou même des extraits de discours d’un politicien québécois. « J’essaie de faire résonner les enjeux profonds de ce texte, sans pourtant les souligner. C’est plus des impressions. »

Le noir texte évoque le désabusement quant aux idéologies, l’impuissance de l’intellectuel et remet en question l’idée même de fiction traditionnelle. Actuellement, le créateur y voit surtout l’illustration du « discours inopérant de l’artiste dans le système économique, dans la société. C’est comme si nos connaissances culturelles et historiques n’étaient pas opérantes de nos jours. Et c’est très frustrant ».

En effet, quel intérêt ont les idées, les mots dans une vision capitaliste qui repose sur une mécanique de rentabilité ? « Les gens veulent du rendement. Et ça en devient difficile, même, de les inviter au théâtre, parce que le théâtre n’est pas vu comme étant efficace. »D’où la question : le coût qu’il faut investir dans cette sortie en vaut-il la peine ? « On est vraiment dans un monde d’efficacité. Et ce qui est effarant avec Heiner Müller, c’est qu’il parle déjà de ça. » Ce Hamlet qui se décrit comme une machine, dépourvu de douleur et de pensée, renvoie notamment à notre statut de consommateurs.

Cette parole résonne très fortement pour le metteur en scène et ses huit jeunes comédiens (Virginie M. Laporte, Élisabeth Smith, Claudia Chillis-Rivard, Nadine Desjardins, Patrice Ducharme-Castonguay, Jules Ronfard, Félix-Antoine Cantin et Rosemarie Sabor). Le premier a hâte de voir comment les spectateurs vont recevoir sa proposition, qui établit un « rapport très direct avec le public ».

Une expérience sensorielle

Formé au Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2005, Jocelyn Pelletier a multiplié durant une décennie les projets dans la Vieille Capitale, où il a entre autres monté ses propres textes La Mélodie entre la vie et la mort et Entre vous et moi, il n’y a qu’un mur, à Premier Acte. Puis le créateur a eu envie d’approfondir le métier de metteur en scène : il terminera sa formation à l’École nationale de théâtre en décembre prochain.

Ses spectacles se rapprochent généralement d’une « expérience sensorielle », dit-il.

Sa démarche dans Hamlet-Machine relève un peu de la performance en arts plastiques. La scénographie de Marie-Eve Fortier offre ainsi une vision « assez troublante », mais dont le metteur en scène préfère garder la surprise. Disons tout de même qu’elle s’inspire d’une expérience conduite dans son projet-laboratoire Okok, il y a deux ans. L’éclairagiste Martin Sirois et lui avaient profité de la plateforme d’essai du ZH Festival — alors baptisé Zone Homa — pour jouer avec de la cire sur des projecteurs…

Quarante années — exactement — après sa rédaction, la pièce de Müller elle-même crée-t-elle encore un choc ? Jocelyn Pelletier croit que oui. « Il y a là des paragraphes d’une force et d’une beauté incroyables. Le texte est encore très pertinent et il va l’être assez longtemps parce qu’il dresse un constat de la perte de l’humanisme. Je pense que c’est bien d’essayer de revenir à notre essence humaine et à son sens, pendant qu’on le peut encore… »

Hamlet-Machine

Texte: Heiner Müller. Mise en scène: Jocelyn Pelletier. Le 27 juillet, à Espace libre.