Une surprise de saison de Sébastien Dodge

Le moteur créatif de Sébastien Dodge, la colère, ne semble pas l’avoir quitté.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le moteur créatif de Sébastien Dodge, la colère, ne semble pas l’avoir quitté.

L’auteur de la pièce La genèse de la rage au royaume de la pantalonnade légère ?« Ça peut avoir l’air surprenant, mais c’est une branche comme une autre du théâtre, rétorque Sébastien Dodge. Une avenue qu’on peut emprunter et essayer de renouveler, pourquoi pas ? » Pour le créateur, qui avoue ne pas être un habitué des scènes estivales, trouver un producteur pour sa comédie s’est toutefois avéré un long processus.

Sa version initiale a d’abord été jugée un peu trop farfelue pour les standards réalistes de la saison, par celui-là même qui avait suggéré au dramaturge ce coup d’essai, le comédien Stéphane Franche. « J’étais un peu choqué. Je me suis dit : ce n’est pas pour moi le théâtre d’été, ça ne me tente pas de me plier à ces règles restrictives. » Mais alors qu’il s’était résolu à la destiner plutôt à la saison régulière, les Productions Jean-Bernard Hébert ont décidé de monter une mouture retravaillée de Repas de famille.

S’appuyant sur une situation classique du genre, une réunion familiale qui tourne mal, Sébastien Dodge a d’abord envisagé la création comme un exercice mathématique : un récit bâti sur une succession de gags jusqu’à un gros punch final. « Mon écriture est plutôt éclatée d’habitude, avec une structure analogique, progressant d’un détail à un autre. Mais cette pièce se voulait réaliste, alors j’ai écrit une longue scène de repas. L’exercice était assez intéressant à faire. Écrire autre chose était une bouffée d’air frais. »

L’auteur de Dominion a-t-il dû édulcorer son ton usuel ? « Pas tellement, finalement. J’ai écrit la pièce en me disant qu’il fallait qu’elle soit accessible. Je pense que les habitués du théâtre d’été ne seront pas perdus. Mais à mon avis, la pièce peut aussi intéresser les spectateurs du théâtre en saison, qui pourront s’amuser à en voir les deuxième et troisième degrés. Le texte est bâti de telle façon que j’introduis tous les codes du théâtre d’été, mais ensuite je les déconstruis. On y aborde mes thématiques habituelles : la satire du néolibéralisme, une critique de l’absence de partage des ressources. On parle d’inceste, de conflits intergénérationnels… Ces enjeux plus profonds sont présents dans la pièce, mais à travers un traitement assez léger. »

La famille en question, issue de la classe moyenne de banlieue, possédant « tout le confort matériel inimaginable » et magasinant à crédit, constitue une métaphore de notre société dysfonctionnelle, dans sa superficialité et son égocentrisme. Alors que sa maison vient d’être cambriolée, un couple accueille une succession de proches. En résulte une dynamique d’alliances mouvantes entre ces personnages médisants, « une suite de quiproquos et de chicanes ». Et, parce qu’on est dans l’univers violent de Sébastien Dodge, un meurtre…

La pièce a été conçue pour paraître inoffensive à première vue. Ce qui passe aussi par la direction d’acteurs (Maxime Tremblay, Noémie O’Farrell, Louis-Olivier Mauffette, Diane Jules, Marie-Soleil Dion et Jean-Léon Rondeau), explique le metteur en scène. « Sur papier, il semble y avoir beaucoup d’agressivité, mais on essaie de banaliser ces échanges, de les rendre très quotidiens. » Un ludisme proche du sketch permet de faire passer une pilule « somme toute un peu difficile à avaler ». Le spectacle est « un fin compromis entre ce que moi je veux et jusqu’où on peut aller dans ce cadre-là ».

Dénoncer ou rien

S’il ne ferme pas la porte à une éventuelle récidive de cette aventure estivale, le dramaturge nourrit des « aspirations plus pointues ». Il prend son temps pour bien préparer sa prochaine création avec sa compagnie, un opéra-rock théâtral. L’insuccès public de sa précédente, une pièce campée dans l’Italie fasciste (Televizione, créée au Quat’Sous il y a un an), paraît l’avoir ébranlé.

Le dramaturge constate qu’on « aime beaucoup les témoignages, maintenant ». Les univers d’apparence réaliste qui parlent de soi. Et que créer se complique de considérations marketing de représentativité, « des phénomènes à la mode qui surgissent tous les trois mois dans les réseaux sociaux et qu’il faut intégrer tout d’un coup ». « Je trouve que la recherche théâtrale à la fine pointe finit par en pâtir. Les gens sont tellement accrochés à eux-mêmes que dès qu’on ne parle pas de leur vie actuelle, j’ai l’impression qu’ils sont vite désintéressés. Et étrangement, ils en ont assez d’entendre parler du néolibéralisme. » Pourtant, selon lui, on creuse rarement à fond cette question, les racines et les effets néfastes d’un système économique qui « permet toutes ces dérives » de consommation. « On n’a pas le temps de s’asseoir et de réfléchir. »

L’auteur déplore cette incohérence : alors que « tout le monde est toujours en train de lever le poing pour dénoncer des situations », la création « politique ou satirique semble être moins dans l’air du temps. Mais moi, c’est ce que je fais ; je ne vais pas me réinventer en autre chose. Je veux bien explorer toutes sortes d’avenues, mais mon côté pamphlétaire est toujours là. Si je raconte une histoire sur scène, il faut que je dénonce quelque chose, ça ne peut pas être gratuit. »

Que les fans de Sébastien Dodge se rassurent donc : théâtre d’été ou pas, la colère, son moteur créatif, ne semble pas l’avoir quitté.

Repas de famille

Texte et mise en scène : Sébastien Dodge. Un spectacle des Productions Jean-Bernard Hébert, présenté au théâtre des Grands Chênes, à Kingsey Falls, du 8 juillet au 26 août.