L’histoire montréalaise en folie

Le metteur en scène Charles Dauphinais et Simon Beaulé-Bulman, l’interprète principal de «Molière, Shakespeare et moi»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le metteur en scène Charles Dauphinais et Simon Beaulé-Bulman, l’interprète principal de «Molière, Shakespeare et moi»

Il était une fois un auteur qui s’était fait commander une pièce satirique afin de marquer une date importante, le… 115e anniversaire de Ville-Marie. Le protagoniste de Molière, Shakespeare et moi va découvrir les risques que comporte cette commande. L’expérience semble avoir été tout autre pour les créateurs de cette comédie, qui voit le jour à l’incitation du commissaire des festivités du 375e de Montréal, Gilbert Rozon. Pour écrire la seule création théâtrale, entre les reprises et les spectacles invités, dans la programmation d’À nous la scène, la directrice du théâtre du Rideau vert a fait signe à l’auteur Emmanuel Reichenbach, qui a signé l’adaptation du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? pour le théâtre.

La commande peut être un exercice « fastidieux », écartelé entre la vision des uns et celle des autres, reconnaît le metteur en scène Charles Dauphinais. N’ayant jamais travaillé avec ces personnalités fortes que sont Gilbert Rozon et Denise Filiatrault, lui-même nourrissait des appréhensions. « Mais une fois le processus de production entamé, on a eu une totale liberté. Je suis très heureux qu’on ait pu créer ce show sans trop de directives. »

Faire un show historique sur la Nouvelle-France n’intéresse personne. Le but était de mettre en lumière les absurdités qu’on retrouve aujourd’hui à la Ville de Montréal.

Reste qu’il y avait une consigne : la présence imposée dans la pièce de Molière et de Shakespeare. Que viennent y faire ces grands dramaturges, des gentilshommes n’ayant jamais — sauf erreur ! — visité notre île ? Rozon désirait illustrer la dualité linguistique et culturelle de Montréal, source de tensions et de force. Mais pour les vieux complices Reichenbach et Dauphinais, c’était une occasion de replonger dans un type d’écriture expérimenté avec leur compagnie, le Théâtre Sans Domicile Fixe.

Filtre pseudo-historique

« Nos premiers projets étaient une série de pièces intitulées “Pour en finir avec…” On empruntait son style à un auteur et on en faisait une farce. Ici, on s’amuse avec les codes de ces deux dramaturges, qui deviennent un prétexte pour faire un show déjanté à la Monty Python, très bédéesque. On a à la fois les figures de pouvoir et les trahisons shakespeariennes, et le côté parfois plus bon enfant et amoureux de Molière. Et il y a énormément de clins d’oeil anachroniques. Faire un show historique sur la Nouvelle-France n’intéresse personne. Le but était de mettre en lumière les absurdités qu’on retrouve aujourd’hui à la Ville de Montréal, qui auraient très bien pu exister sous une autre forme il y a 300 ans. Pour nous, c’est une façon de parler de la circulation, de Denis Coderre, mais à travers un filtre pseudo-historique. »

Le tandem qui a créé la satire de politique municipale Sorel-Tracy en 2013 y cible le pouvoir. « Je pense que c’est le thème central de la pièce, dit Dauphinais. Tous les personnages sont à la recherche d’un certain pouvoir. Et à partir du moment où ils le touchent, ils commencent à être gangrenés par lui. »

Le pouvoir est perverti lorsqu’il ne devient plus « un moyen pour faire des choses collectivement, mais une fin en soi », remarque le comédien Simon Beaulé-Bulman. Le jeune acteur, vu surtout dans des pièces d’époque (La divine illusion au théâtre du Nouveau Monde, L’avare chez Denise-Pelletier), dont son metteur en scène loue la rigueur et la très bonne compréhension du texte, campe ici le protagoniste : le dramaturge Thomas Beaubien. « C’est le stéréotype de l’auteur tourmenté. Molière et Shakespeare le suivent comme des spectres ; c’est à travers eux qu’il a découvert sa vocation. C’est un angoissé dépressif, à la Woody Allen. Mais il a envie de succès. » Une reconnaissance qu’il va finir par regretter : « Son art est utilisé par le pouvoir pour créer de la bisbille. »

Sensibilité autochtone

Molière, Shakespeare et moi se déroule vers 1757, à l’aube de la Conquête, brossant le portrait d’une colonie française « sur le déclin, mais qui tente tant bien que mal de garder son emprise ». Cette époque en étant une de conversion des Amérindiens par les sulpiciens, la pièce traite aussi des rapports avec les autochtones. Tant qu’à réécrire très librement l’Histoire, la création leur offre une sorte de revanche.

Si bien que les créateurs ont senti le besoin de faire lire le texte à un directeur du théâtre Ondinnok. L’un des interprètes du spectacle, l’Innu René Rousseau, veillait aussi au respect de la réalité autochtone. « Il y a des lignes qu’on a réécrites, des choses qu’on a ajoutées pour avoir cette sensibilité et relever l’absurdité, note Dauphinais. En ce moment, avec les festivités du Canada et de Montréal, on va essayer d’en mettre partout, de la culture autochtone. Et pas nécessairement toujours de la meilleure façon, de manière sensible, conjointe avec eux. Ça va être un peu de l’appropriation. Nous-mêmes, il faut faire attention, parce qu’on est un peu là-dedans. »

Mais le créateur rappelle que Reichenbach est d’abord un « auteur de comédie pure, comme il y en a peu » ici. « Il écrit des sapristi de bonnes blagues », note Simon Beaulé-Bulman. En ajoutant que ce genre requiert « un équilibre très délicat, fragile. Ça prend des acteurs qui ont une sensibilité particulière à la comédie ».

La pièce réunit une joyeuse bande : Anne-Elisabeth Bossé, Carl Béchard, Isabelle Drainville, Roger La Rue, Mathieu Quesnel, Chloé Barshee, Philippe Robert. La distribution a beaucoup participé à l’élaboration du spectacle. « Dans ce type de projet, je crois vraiment à une vision de troupe, explique le metteur en scène. La troupe est importante pour que la représentation devienne un plaisir partagé avec le public. Si les comédiens éprouvent un plaisir commun, ça va se sentir. »

Car un spectacle est comme une ville : une aventure collective.

Molière, Shakespeare et moi

Texte d’Emmanuel Reichenbach. Mise en scène de Charles Dauphinais. Du 4 au 22 juillet, au théâtre du Rideau vert.