Aussi idiot que savant

Pierre Mifsud (en photo) a participé à l’écriture de «Conférence de choses», de François Gremaud.
Photo: Lucas Seitenfus Pierre Mifsud (en photo) a participé à l’écriture de «Conférence de choses», de François Gremaud.

Une série de conférences agençant des sujets variés du « savoir universel » : le programme théâtral de Conférence de choses est très sincèrement fondé sur l’idiotie. Entre autres parce que, si l’on revient à sa racine étymologique, le terme dénote quelque chose de « singulier », de « particulier », d’« unique ». Durant les six conférences autonomes qui composent ce spectacle, le metteur en scène François Gremaud et l’acteur Pierre Mifsud font se chevaucher des connaissances éclectiques pour proposer de s’étonner, un peu comme des idiots, de la singularité de chaque chose.

Joint à Lausanne pour discuter du spectacle présenté dans plusieurs lieux montréalais associés au savoir durant le Festival TransAmériques, Gremaud mentionne qu’une série de lectures ont façonné l’intention de ce spectacle, créé à Nyon en 2013. D’abord un livre du critique d’art Jean-Yves Jouannais qui revisite l’histoire de l’art du XXe siècle comme une histoire de l’idiotie. « La plupart des gestes artistiques qui ont lancé de nouvelles formes peuvent aussi être considérés comme des actes idiots. L’urinoir de Marcel Duchamp posé dans une salle d’exposition, par exemple, est en soi un geste dérisoire ou idiot », relate-t-il.

Le metteur en scène suisse mentionne ensuite le philosophe Clément Rosset, qui trace pour lui « un parallèle très fort entre l’idiotie et le regard de l’humain, qui, regardant une chose pour la première fois, s’en étonne ». Chez Rosset, ajoute-t-il, « il y a une autre grande chose qu’il traverse tout le temps, et que je crois être très proche aussi de mon théâtre. C’est la notion de joie. Il prend toujours, d’une certaine façon, le parti de joie en disant que, comme la vie est tragique par définition, puisqu’elle se termine par la mort, autant choisir la joie. Disons que l’idiotie, pour moi, a à voir avec ça. »

D’hyperlien en hyperlien

Pour l’écriture de la pièce, réalisée en collaboration avec Mifsud, Gremaud laisse de côté la réflexion et choisit de suivre le fil de ses intuitions. « On a construit tout le déroulement de la conférence en suivant un fil Wikipédia et en s’interdisant d’être trop intelligents. On cliquait aussi sur des sujets qui, a priori, nous intéressaient moins. Parce que si on l’avait fait de manière intelligente, on aurait sans doute choisi les sujets qui nous plaisent, qui sont séducteurs, porteurs de sens. On s’est dit qu’on allait se coltiner la matière difficile. »

De cette espèce d’anti-dramaturgie de l’hyperlien, « l’enjeu était de rendre tous ces sujets intéressants, dit Gremaud, même si on peut les préjuger comme difficiles ou rébarbatifs ». Toujours mené par cette logique joyeusement idiote, le duo prend comme modèles les professeurs inspirés par leur matière afin de « trouver la passion pour tout » et refuser de « juger quel sujet est digne d’intérêt ou pas. » Allant de la pastille qui se trouve dans les urinoirs à Buffy contre les vampires, en passant par la reine Margot, la notion de surface en mathématiques et Woody Allen, l’ensemble des sujets est ainsi traité de manière tout horizontale.

Le vertige de l’infini ou la soif d’apprendre ?

Cet aplanissement forme une sorte de labyrinthe de connaissances laissant entrevoir la vastitude du savoir. Devant ce vertige, l’idiotie et la joie pourraient-elles alors se substituer au détachement et à l’indifférence ? « L’infini nous entoure, répond le metteur en scène, et j’ai l’impression qu’en le présentant de cette façon, c’est plutôt dédramatisant. »

« Jusqu’à présent, dit-il, on a plutôt rencontré le plaisir et la soif. » Tellement, que le duo propose aussi une version intégrale, présentée une seule fois à la fin de la série de conférences et qui durera ici six heures. Gremaud se réjouit que, dans la version longue, « les gens s’autorisent à décrocher. C’est aussi une façon d’aborder le savoir ».

Et le plus surprenant, c’est que ça fait rire. « À la sortie de l’intégrale, je me dis que, pendant plusieurs heures, les gens n’ont entendu que des choses très concrètes. Et je les entends rire ! C’est quand même incroyable. » Si on lui demande pourquoi, le metteur en scène piste entre autres certains éléments parodiques dans l’interprétation de Mifsud qui s’avèrent comiques, même si la générosité et la bienveillance prévalent.

Et si on propose une certaine absurdité, Gremaud tient à préciser qu’il s’agit davantage de philosophie que de comédie. Il revient à Rosset, qui « dit que la vie en elle-même n’a pas de sens autre que celui qu’on lui donne. Et je pense que c’est exactement ça. La Conférence de choses n’est absurde que parce qu’elle parle de la vie qui, en elle-même, est absurde. »

Conférence de choses

Texte : François Gremaud et Pierre Mifsud. Mise en scène : François Gremaud. Interprétation : Pierre Mifsud. Une production de 2b company présentée dans divers lieux montréalais du 29 mai au 3 juin, et à l’auditorium de la Grande Bibliothèque le 4 juin pour la version intégrale.

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