«Antoine et Cléopâtre»: les mots devant les corps

C’est la première fois que Sofia Dias et Vitor Roriz plantent les racines d’une création en un écrit.
Photo: Magda Bizarro C’est la première fois que Sofia Dias et Vitor Roriz plantent les racines d’une création en un écrit.

Amour et politique. Pouvoir et passion. Représentation et indicible. Chants déformés et spoken word gestuel : la tragédie de Shakespeare Antoine et Cléopâtre relue, revue et réécrite par le Portugais Tiago Rodrigues pour le Festival d’Avignon (2015 et 2016) et qui arrive au Festival TransAmériques (FTA), ne pouvait être que dénudée. « Cette pièce trop imposante pour le théâtre pauvre » qu’il fait, selon ses dires, « avec ses 40 personnages, le sang, les morts et tous ces ingrédients » que le créateur ne voulait pas montrer, se retrouve distillée, scandée et chorégraphiée pour le couple de danseurs-chorégraphes Sofia Dias et Vitor Roriz. Discussion avec ces deux-là, qui restent un pas derrière Antoine, un pas derrière Cléopâtre.

L’an dernier, Tiago Rodrigues avait gagné le coeur des spectateurs du FTA avec By Heart, spectacle sur la mémoire, l’amour de la lecture, de la littérature, la passation, où il enseignait diligemment à dix spectateurs consentants un sonnet de Shakespeare, digressant à travers diverses anecdotes de la vie de Boris Pasternak, George Steiner ou Nadejda Mandelstam.

Et le revoilà, encore avec Shakespeare. Antoine et Cléopâtre, cette fois, tragédie souvent cachée par les grandes Hamlet, Roméo et Juliette ou Macbeth. S’y révèle la friction entre l’amour et le pouvoir, le politique, les devoirs et la passion, mais bien sûr aussi la langue du barde.

Une langue que Rodrigues a déconstruite et reconstruite, répétée, réécrite en studio, pendant que Sofia Dias et Vitor Roriz cherchaient sa gestuelle. Si le couple signe et danse ensemble depuis 2006, s’ils utilisent depuis 2008 les mots comme matériel chorégraphique, sans signifiants, répétés, comme sons, rythmes, vibrations, espaces, et le texte sans histoire, par fragments, comme une narration ambiguë, c’est la première fois qu’ils plantent les racines d’une création en un écrit.

« Il y avait d’abord cette idée sur laquelle on était tous d’accord, explique Mme Dias, qu’on n’allait pas incarner, pas faire des personnages. Ensuite, on a mis Antoine et Cléopâtre hors de nous ; et c’est devenu très simple de trouver le dispositif scénique et physique : donc on peut les voir ; on peut les mettre dans l’espace ; le corps répond à la nécessité de poser les personnages sur la scène, de les montrer… »

Vitor Roriz poursuit : « Et il peut indiquer leur futur, comme le passé ou le présent. Ça n’a pas été très réfléchi. C’est arrivé en même temps que Tiago écrivait le texte, et que nous, on essayait à côté des choses physiques. »

Détachement et dualités

L’équipe a réalisé qu’il fallait laisser toute la place au texte, que « les corps ne pouvaient se mettre devant », qu’ils devaient être d’une « présence très simple ».

« Ce besoin de mettre le texte en avant, devant nous, continue M. Roriz, c’est une idée qui est près de notre perception de Shakespeare. Il y a dans son écriture une très grande importance des mots, et dans cette pièce une conscience métathéâtrale : les personnages savent qu’ils sont au théâtre, et qu’ils font l’histoire, qu’ils entrent dans la mythologie. Il y a une dualité : alors on ne joue pas, on est, on entre dans ce voyage entre la discussion, la narration, et simplement être. »

Les personnages, poursuit Mme Dias, restent hors des interprètes, s’approchent doucement, jusqu’à l’incarnation, pour un moment « très, très court. Après on se détache d’eux, mais ils nous ont attrapés ; ils nous ont touchés ; l’émotion vient. »

Et l’amour ? Le politique ? Ces coeurs battants de la pièce ? « On a été surpris dans le texte original par la complexité des relations. Ce n’est pas une relation claire : il y a là des jeux de pouvoir et de la compétition entre les deux, et du romantisme et de l’amour, et du politique aussi. Cette complexité, ce pluriel-là, on l’a gardé », indique Sofia Dias. Entre le romantisme et le côté très noir, c’est l’oscillation, l’ambiguïté sur lesquelles ils se sont concentrés.

Comme spectateur, doit-on oublier que Dias et Roriz sont aussi couple dans la vie, et parents d’un gamin de 19 mois qui a essaimé l’entrevue de son babil et de « Mamma ! » bien sentis, ou est-ce là aussi un jeu de dualité dramaturgique assumé ? « On ne peut y échapper, répond Mme Dias, le sourire dans la voix. Notre complicité est là. C’est une des raisons pour lesquelles Tiago nous a approchés pour cette pièce. Ce n’est pas surligné. On s’aime, on travaille ensemble, on a un enfant, et on joue cette pièce qui parle d’amour, de politique, de toutes les complexités de l’amour… »

Avec le metteur en scène, les chorégraphes partagent un intérêt pour « la question formelle, la façon d’aborder les mots au-delà du sens même, et ce même si Tiago a tendance à raconter une histoire — et il le fait très bien… — il ajoute toujours une structure, une forme qui coexiste avec la narration », indique Vitor Roriz.

L’absence et l’espace

Le résultat ? Entre la performance, la danse et théâtre, certainement. Les critiques françaises ont parlé d’une poésie chorégraphiée hypnotique, de répétitions qui continuent à hanter après le spectacle.

« Il ne faut pas attendre l’histoire originale de Shakespeare, précise M. Roriz, et être ouvert à une approche différente, apparemment froide, et donner de l’espace et le temps pour que la pièce s’installe. De la même façon que sur scène, nous, on attend pour être finalement rattrapés par le texte et les personnages, le public doit être patient ; il ne sera pas séduit dès le début. Car il y a un côté vide, absent, mais qui donne de l’espace au public, pour son imaginaire. C’est aussi le contraste avec la pièce originelle, conçue pour une grande mise en scène, » et le contraste avec le film de Joseph L. Mankiewicz (1963), où régnaient Richard Burton et Liz Taylor, et dont il reste ici des traces, comme reste également des traces de Plutarque. « Notre pièce est réduite, minimale, abstraite. Mais cette réduction donne de l’espace au public. Il faut qu’il l’emplisse. »

Et qu’ont appris les chorégraphes-danseurs, finalement, à se frotter à l’écrit ? « On a trouvé beaucoup de plaisir à raconter une histoire. Ça libère le performeur, cette ligne parallèle, cette trame qui est au-delà de lui… Ça nous libère. »

 

 

Antoine et Cléopâtre

Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues (avec des citations de Shakespeare). Interprétation : Sofia Dias et Vitor Roriz. À la Cinquième Salle, du 27 au 29 mai.