L'événement attendu du FTA? Krystian Lupa et sa pièce «Des arbres à abattre»

«Des arbres à abattre» est un récit et l’adaptation de Krystian Lupa apparaît comme un libre dialogue avec Thomas Bernhard.
Photo: Natalia Kabanow «Des arbres à abattre» est un récit et l’adaptation de Krystian Lupa apparaît comme un libre dialogue avec Thomas Bernhard.

Si l’on se fie aux échos des journaux français, la première visite nord-américaine du grand metteur en scène Krystian Lupa devrait constituer l’un des événements du FTA. Présenté en ouverture du Festival d’Avignon en 2015, Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre) a été salué comme un chef-d’oeuvre.

Né en 1943, formé en arts graphiques et en cinéma, sorte d’héritier de son légendaire compatriote Tadeusz Kantor, l’artiste polonais conçoit lui-même les scénographies et les éclairages de ses créations. Il a répondu à nos questions, dans sa langue, via courriel, à partir de la Chine, où il travaillait sur un texte écrit par Mo Fei, un « outsider qui a consacré toute son oeuvre aux solitaires et aux exclus ». Ce monologue « pétrifiant » d’un alcoolique aborde un fléau répandu, mais « soigneusement dissimulé par le régime » chinois.

De Dostoïevski à Rilke, Krystian Lupa a souvent choisi de transposer sur scène des oeuvres non théâtrales. « Le roman est un reflet littéraire de la réalité, ou de la vie intérieure des humains », explique-t-il. Et comme sa forme se situe à « des années-lumière » de la représentation théâtrale, il oppose souvent une grande résistance à l’adaptateur. « La lutte avec ce matériau est une aventure fascinante et risquée. »

Lien avec Bernhard

Le metteur en scène a surtout développé, depuis 1992, un lien exceptionnel avec l’oeuvre de Thomas Bernhard, dont il a monté La plâtrière, Emmanuel Kant, Déjeuner chez Wittgenstein, Extinction, Perturbation et, l’an dernier, Place des Héros. Il dit se retrouver entièrement dans la vision du brillant auteur autrichien, qui décape radicalement le monde et les êtres de leurs mensonges.

Publié en 1984, à cinq ans de sa mort, Des arbres à abattre déroule le monologue intérieur d’un écrivain invité à un « dîner artistique » par un couple viennois avec lequel il avait rompu, 25 ans plus tôt. La soirée mondaine a lieu dans l’ombre du suicide de Joana, une artiste abandonnée par ce cercle, et enterrée le jour même. Le narrateur, alter ego de Bernhard, observe à distance cette élite artistique qui a sacrifié ses idéaux au mode de vie petit-bourgeois. Une attaque cinglante contre la médiocrité et la compromission qui n’épargne personne, dont lui-même. Grand révélateur de l’hypocrisie, souvent scandaleux dans une Autriche qu’il n’a cessé de critiquer, Thomas Bernhard n’y a pas échappé avec ce roman, qui a fait l’objet d’une plainte en diffamation après qu’un compositeur s’y est reconnu…

Pour Lupa, les retrouvailles de Bernhard avec ses anciens amis du groupe artistique Tonhof ont donné lieu chez lui à une « illumination terrifiante. Il se voit de l’autre côté — dans ce tableau qui présente le déclin du rêve de jeunesse de la mission de l’artiste. » Notre idéal d’une « vérité sans compromis », écrit-il, se heurte dans nos rapports humains aux conventions sociales. Et le mensonge qui en découle a des effets mortifères. La pièce exprime « de manière impitoyable les conséquences de la rencontre du conformisme des artistes avec l’appropriation cynique de l’art par les gens au pouvoir qui ne visent qu’à servir leurs propres intérêts ». En découle non seulement une mort de l’art, mais une « dépréciation de la vérité sociale. C’est comme si on remplaçait l’organisme social vivant par une société fantôme qui respire la schizophrénie. La mort de l’énergie artistique porte en elle la mort de toute la société ».

Ce n’est sans doute pas un hasard si Lupa porte sur scène cette oeuvre qui critique l’asservissement de créateurs « officiels » à l’État. Interrogé sur la relation entre les artistes et le pouvoir dans son pays, il ne mâche pas ses mots à l’endroit du parti qui forme le gouvernement, le Prawo i Sprawiedliwosc (PiS). « Une véritable guerre culturelle se déroule en ce moment en Pologne. Et le régime, qui rêve d’une culture à son service — car il est clair qu’il ne sous-estime pas le rôle de la culture —, désire l’assujettir à sa vision idéologique. »

Selon le créateur, cette subordination passe par le remplacement des cadres dans le domaine culturel. Effectués « avec une ignorance cynique de la valeur des créations des dernières décennies », ces changements témoignent selon lui d’une « haine » envers les réalisations de l’avant-garde polonaise. « L’avant-garde artistique est perçue par le PiS comme l’un des ennemis les plus menaçants parmi tous ceux dont il cherche à se débarrasser. »

Du soliloque à la fresque

Une douzaine de comédiens donnent vie à cette transposition d’un monologue taillé d’un seul souffle réitératif, où tout passait par un filtre subjectif. Il a donc fallu construire un univers extérieur au récit, à partir du « monde réel dans lequel Thomas Bernhard a vécu ». « On devait mettre en place une autre trame narrative, créant une opposition polémique par rapport au monologue critique du narrateur. Nous avons aussi créé un troisième narrateur, constitué de deux jeunes hommes de lettres que Bernhard appelle les “idiots gloussants”. »

Le tableau ainsi créé s’étend sur 4 h 40. Pour Krystian Lupa, la durée sert d’abord à vaincre la tendance du spectateur à « s’en tenir à une rapide consommation du récit », une participation qu’il juge stérile. « Sans la durée, il n’y a ni périple ni expérience de transformation. »

L’événement est aussi présenté au Carrefour international de théâtre, à Québec.

Des arbres à abattre

Texte : Thomas Bernhard. Basé sur la traduction de Monika Muskała. Adaptation, mise en scène, scénographie et lumières : Krystian Lupa. Un spectacle du Teatr Polski we Wrocławiu. Au Grand Théâtre de Québec le 28 mai, dans le cadre du Carrefour international de théâtre. Au Théâtre Jean-Duceppe les 2 et 3 juin.