«La singularité est proche»: vivre dans sa tête

La pièce «La singularité est proche» est franchement drôle, grinçante et informative.
Photo: Hugo B. Lefort La pièce «La singularité est proche» est franchement drôle, grinçante et informative.

Il est plutôt rare que le théâtre québécois s’aventure du côté de la science-fiction ou de ce qui s’y apparente. Comme si les artistes de la scène avaient, consciemment ou non, abandonné ce territoire aux cinéastes et aux romanciers. Les technologies occupant une place de plus en plus grande dans nos vies, un rôle à vrai dire prépondérant, il se pourrait bien que le nombre de pièces sur les relations entre l’humain et la machine augmente.

Après Siri de Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais, où il était question d’intelligence artificielle, et avant Post Humains de Dominique Leclerc et Édith Patenaude, qui abordera l’augmentation corporelle et cognitive, Jean-Philippe Baril Guérard présente La singularité est proche, un spectacle qui se déroule dans un monde où l’humain a, au moyen de la machine, vaincu la mort. Pour explorer les multiples questions éthiques que la délicate procédure soulève, l’auteur et metteur en scène, qui avait déjà démontré un intérêt pour les théories de Darwin, s’appuie cette fois sur un essai du futurologue américain Ray Kurzweil.

Plutôt que de nous entraîner dans une chambre d’hôpital ou encore un laboratoire aseptisé, Baril Guérard a choisi de camper l’action de sa fable d’anticipation sur une île qu’on pourrait croire volcanique, quelque part du côté de l’archipel de la mémoire. Nous sommes à vrai dire dans le cerveau d’Anne, qui vient de mourir. Elle sera de retour sous peu, dans un nouveau support, une nouvelle enveloppe, mais pour le moment il faut, afin de réaliser le transfert, « cartographier » ses souvenirs, ce qui n’est pas aussi simple que prévu. On ne vous révélera pas pourquoi puisqu’une partie du plaisir réside dans une sorte de coup de théâtre, mais disons simplement qu’Anne s’oppose à ce qu’on caviarde ses souvenirs comme on le ferait d’un rapport de la CIA.

Réflexion essentielle

Alors qu’Isabeau Blanche, Olivier Gervais-Courchesne, Maude Hébert, David Strasbourg et Anne Trudel sont tout à fait convaincants, il faut avouer que Mathieu Handfield a une fois de plus reçu de Baril Gérard un rôle en or. Son Paul, employé de bureau qui ne sait pas exactement ce qui explique sa présence dans la tête d’Anne, est tout simplement désopilant. Non seulement la pièce est-elle franchement drôle, grinçante et informative, mais elle a aussi la qualité de lancer une réflexion essentielle sur les incidences spirituelles, les coûts environnementaux et les impacts relationnels de la vie éternelle.

Alors que certains tenants du posthumanisme estiment qu’il faut radicalement redéfinir le rapport de l’homme à la machine, autrement dit balayer ce qui a jusqu’ici constitué les fondements de notre relation au monde, d’autres, inquiets, pensent qu’il est nécessaire de ralentir ou même de renverser la vapeur. Le spectacle de Jean-Philippe Baril Guérard a le grand mérite, sans adopter une thèse ou une autre, de mettre la table pour de vastes et houleux débats.

La singularité est proche

Texte et mise en scène : Jean-Philippe Baril Guérard. Une production du Théâtre En Petites Coupures. À Espace libre jusqu’au 20 mai.