La comédie des préjugés

Autour de Rémy Girard et Micheline Bernard, la pièce rassemble une distribution multiethnique, dont plusieurs nouveaux visages au Théâtre du Rideau vert.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Autour de Rémy Girard et Micheline Bernard, la pièce rassemble une distribution multiethnique, dont plusieurs nouveaux visages au Théâtre du Rideau vert.

Les scénaristes français Philippe De Chauveron et Guy Laurent auraient écrit Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? en réaction à la montée électorale du Front national. Disons que le contexte sociopolitique ne s’est guère amélioré, alors qu’on s’apprête à créer une version théâtrale du film datant de 2014… Cette comédie qui brasse les stéréotypes a connu un énorme succès dans l’Hexagone, en dépeignant une famille pure souche — devenue ici des Lavallois aux racines saguenéennes — aux prises avec la nouvelle réalité multiethnique, en la personne de trois beaux-fils d’origines et de confessions diverses. Avec toutes les tensions et les résistances que cette pluralité engendre.

Deux ans après le succès d’Intouchables, François Rozon a proposé au Théâtre du Rideau vert cette autre adaptation. Avec sa franchise coutumière, la directrice artistique Denise Filiatrault avoue qu’elle n’a pas aimé le film. « Je trouvais l’idée extraordinaire. Mais pour le reste, j’estimais que le film était sans profondeur, plate, et je n’avais pas envie de monter ça. Mais Céline [Marcotte, la directrice générale] le voulait tellement. » Au final, c’est la version québécoise qui l’a séduite. « Le petit Reichenbach, qui a bien du talent, en a fait un scénario plus drôle, plus punché. »

La metteure en scène estime aussi important de parler de ce sujet. Elle pense que plusieurs devraient se reconnaître dans ce spectacle qui tournera à travers le Québec. Et espère « que les gens réalisent ce qu’ils sont, qu’ils se posent des questions. À savoir : “oh non, moi je ne suis pas raciste”. Ce n’est pas la majorité, mais beaucoup le sont. »

Outre l’inévitable réécriture qu’exige la passation du septième art à la scène, le « petit » Reichenbach, Emmanuel de son prénom, a aussi dû adapter le récit au contexte local. Un travail qu’il avait déjà accompli avec Intouchables, mais qui s’est avéré un peu plus compliqué. « Les classes sociales sont un peu plus divisées en France. C’est plus tranché. Donc, il fallait trouver des équivalents. La transposition a exigé davantage de gymnastique parce que le sujet est politique, culturel. »

Le rapport à l’autre serait-il moins tendu ici ? L’auteur hésite. « Je ne suis pas un expert, mais je pense que les problèmes de tensions sociales avec l’immigration sont peut-être plus vifs en France. Ceci posé, ces problématiques d’ouverture ou de fermeture à l’autre sont plus actuelles que jamais. Et le film parle avant tout des stéréotypes, des préjugés qu’on entretient les uns envers les autres. Tout le monde en prend pour son rhume. Ce que j’essaie de garder dans l’adaptation, et qui fait que le récit fonctionne, c’est que chaque groupe a ses préjugés sur les autres. Et ce n’était pas un problème de transposer cette question des préjugés ; ça existe au Québec comme partout. »

Comme dans un Molière, des jeunes aux idées progressistes entrent en conflit avec des parents grincheux qui entretiennent des préjugés

 

Selon le dramaturge, cette accumulation permet de désamorcer les gros clichés ethniques ou culturels que les personnages se jettent mutuellement à la figure. L’humour fait aussi ressortir le ridicule de ces stéréotypes. « On voit les conséquences désastreuses qu’entraîne la bêtise de ces préjugés. »

Les pères font la paire

Dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, l’intolérance provient surtout du côté paternel. Le récit repose sur des mécanismes comiques classiques. « Comme dans un Molière, des jeunes aux idées progressistes entrent en conflit avec des parents grincheux qui entretiennent des préjugés. » En traversant l’Atlantique, le père réactionnaire, un catholique conservateur, est devenu un nationaliste québécois. « Ça ne sous-entend absolument pas qu’être nationaliste est synonyme de fermeture, tient à préciser l’adaptateur. Il faut faire la part des choses : c’est un personnage spécifique, pas une métaphore. » Il ajoute que, devant cette pièce, tous doivent faire preuve « d’un peu d’autodérision ».

Quant au papa africain, il se révèle aussi raciste que sa contrepartie québécoise. Dans le texte, le racisme est ramené à une problématique individuelle, et donc universelle. Même si, reconnaît l’auteur, on ne peut pas renvoyer dos à dos toutes les intolérances, sans tenir compte, notamment, du passé colonialiste subi par l’un…

Distribution diverse

Autour de Rémy Girard et Micheline Bernard, la pièce rassemble une distribution multiethnique, dont plusieurs nouveaux visages au Rideau vert : Widemir Normil, Ariel Ifergan, Albert Kwan, Iannicko N’Doua… Denise Filiatrault a recruté des interprètes noirs et d’ascendance juive et chinoise. Mais elle a finalement engagé un comédien de souche, Vincent Fafard, pour camper le gendre arabe. « Les deux ou trois acteurs que j’ai auditionnés — attention, il en existe peut-être d’autres, mais je parle de ceux qui se sont présentés — n’étaient pas prêts à jouer ce rôle. Ils manquaient ou d’humour ou de métier. »

Pour justifier l’homogénéité sur nos scènes, on invoque souvent cette difficulté de casting. « C’est sûr que ce n’est pas si facile. Ceux qui auraient peut-être tout ce qu’il faut pour jouer le rôle ne se présentent pas, ou alors les producteurs ne savent pas comment les trouver. Ou leurs agents ne s’en occupent pas assez pour nous les proposer. »

Deux ans après la controverse du blackface, la directrice du vénérable théâtre persiste et signe dans sa résolution de ne tout simplement plus caricaturer de personnalité noire dans sa revue humoristique annuelle : « Le Rideau vert n’a pas les moyens d’engager un acteur noir pour un gag de 15 secondes. » Elle en fait toutefois un cas particulier (pour la diversité, on pense notamment aux spectacles montés par Michel Monty) et professe son ouverture. « Moi, je suis excessivement ouverte parce que jeune, quand j’étais en France, c’était tellement compliqué : ah la Canadienne, ah l’accent ! [elle imite celui de Paris.] J’ai tellement souffert de ça qu’aussitôt qu’un étranger arrive, moi je saute dessus si je peux l’engager ! »

Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?

D’après le film écrit par Philippe De Chauveron et Guy Laurent. Adaptation : Emmanuel Reichenbach. Mise en scène : Denise Filiatrault. Une coproduction Encore Spectacle et 9207-7569 Québec inc. Du 9 mai au 10 juin, au Théâtre du Rideau vert. À Brossard, les 7, 8, 14, 15 juillet, puis à la salle André-Mathieu, à Laval, du 8 au 19 août.

1 commentaire
  • Jean-Henry Noël - Inscrit 7 mai 2017 20 h 17

    La diversité

    Je ne comprends pas votre interprétation de la diversité, Madame Filiatreault. Il me semble qu'un bon comédien peut interpréter n'importe quel rôle, quelque soit sa race ou sa religion. Ainsi, Raymond Brassard, je pense, a déjà interprété (mal) Othello au TNM. Ne croyez-vous que, dans les pays noirs francophones, les troupes de théâtre n'interprètent pas Molière par exemple.